Sans titre (l’abîme)

La couleur du ciel a changé. Le dôme jaunâtre de pollution que je voyais de mes fenêtres chaque matin, là-haut, a presque disparu. L’orange des couchants est plus vif, et l’air qui circule entre les immeubles du carrefour, dans le cône de lumière et d’ombre, est plus cristallin, plus clair, plus léger. Il porte les sons, que nous avons récupéré en même temps que le silence. La nuit, dans le parc, on entend le hululement d’une chouette. J’imagine les animaux, la faune qui rôde dans la tranchée de la Petite Ceinture, qui s’aventure nuitamment toujours un peu plus loin en grimpant les talus, en explorant les allées. La clarté du ciel, une mise en abîme du virus, me dit Gabriel. L’abîme… nous le regardons, mi- apeurés, mi- fascinés, et sans doute nous regarde-t-il aussi comme dans l’aphorisme de Nietzsche. Numéro 146, dans ‘Par-delà le bien et le mal’. ‘Wer mit Ungeheuern kämpft, mag zusehn, daß er nicht dabei zum Ungeheuer wird. Und wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich hinein.’ Ce qui se traduit par : ‘Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme finit par regarder aussi en toi.’ Ungeheuer‘, ‘monstrueux’, c’est aussi comme cela que Kafka qualifie la créature que Gregor Samsa est devenue, un matin dans son lit, dans la Métamorphose. Nous combattons le monstre, par nous-même produit, en nous efforçant de ne pas devenir des monstres. Le monstre, c’est aussi le prodige, l’incroyable, l’inhumain ou le surhumain.

Rilke, dans la Première Elégie de Duino :‘Qui donc, dans les ordres des anges, m’entendrait si je criais ? / Et même si l’un deux soudain me prenait sur son cœur : / de son existence plus forte je périrais. / Car le beau n’est que le commencement du terrible, ce que tout juste nous pouvons supporter / et nous l’admirons tant qu’il dédaigne de nous détruire. / Tout ange est terrible.’

Et dans la Huitième Elégie : ‘De tous ses regards le vivant perçoit ‘l’ouvert’. / Seuls nos yeux à nous sont à l’envers, / posés comme des pièges autour des issues. / Ce qui est dehors, nous ne le savons que par le regard des animaux ; / car très jeune nous retournons l’enfant, / l’obligeant de voir des formes derrière lui. / Il n’apercevra point l’ouverture profonde / dans le regard libre de mort.’

Et plus loin : ‘Nous, nous n’avons jamais, pas même un jour devant nous, / ce clair espace où s’ouvrent sans fin les fleurs. / C’est toujours : le monde, / et jamais ce ‘nulle part’ sans néant : la pureté / que rien ne surveille, que l’on respire et connaît infiniment / et sans convoiter…’

Peut-être qu’il s’entrouvre devant nous, ce clair espace. Peut-être que ce que nous appelons ‘le monde’, en nous appuyant artificiellement sur sa cohérence présumée, sa contingence présumée, ses ordres et ses obligations, son haut et son bas, est en train, momentanément de se dissoudre — et nos yeux de se dessiller. Nos yeux, posés à l’envers… Qu’est-ce que je veux dire ? Je ne sais pas, je ne sais pas du tout. Je m’accroche au bureau qui vibre, qui vrombit, qui vole, qui voyage avec moi-dessus. Voyager dans ‘l’ouvert’ (das Offene) …

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