Sur l’horizon de l’infini*

Une sorte de lenteur s’est installée. Plus rien ne distingue les jours, et il n’y a plus d’urgences après lesquelles courir — après quoi courions-nous, avant? Je passe de plus en plus de temps à mon balcon à rêvasser, à regarder le monde. La qualité de la réalité a changé. De ma fenêtre j’entends le chuintement des semelles des coureurs sur le bitume, ou, plus ténu encore, celui des pneus des livreurs à vélo. Courir ou pédaler pour échapper à son destin de confiné, courir ou pédaler pour échapper à la vigilance de l’état qui rôde pour surveiller et pour punir. Avec ses bus qui tournent à vide, ses oiseaux qui prennent le pouvoir — jamais auparavant ce corbeau n’était venu se poser là, juste devant moi –, la ville ressemble de plus en plus au décor d’une nouvelle de JG Ballard, par exemple ‘L’ultime Cité’ (1976). La civilisation s’est effondrée (…), les humains ont quitté la ville et vivent en petites colonies champêtres, le maximum de technologie qu’ils s’autorisent, c’est le vélo et le planeur. Végétariens, etc. Et au loin, la ville pourrit sur place, se mue en gigantesque ruine ou pullulent les animaux sauvages, la jungle pousse dans les gratte-ciel. C’est bien plus beau de lire Ballard, évidemment, ‘Nouvelles Complètes’ chez Tristram, et puis tout le reste.

Nous n’en sommes pas là. Le parc, en bas, est fermé depuis trois jours et il est un peut tôt pour dire qu’il est revenu à l’état de nature. Autour du parc les joggeurs tournent et quelques résidus de sociabilité tentent de subsister accrochées aux grilles — un timide bonjour, un sourire ou un geste de la main — mais ils sont impitoyablement dispersées par les militaires en Range Rover qui dispensent des ‘RENTREZ CHEZ VOUS’ comminatoires avec leur mégaphone. Timide protestation des passants qui bafouillent derrière leur masque chirurgical en agitant leurs attestations dérogatoire de sortie. On se comprend mal. On s’énerve. On se désole. Mais à part ces brèves éruptions de violence, et d’autres ça et là qui éclatent et s’évanouissent dans les boulangeries, dans les nouvelles files d’attente des supermarchés, c’est le calme. C’est la sidération, la stupeur, la torpeur et le vide. Il y a un nouvel état des choses et des êtres que personne n’arrive à définir ni à penser. Il y a un déficit d’intentionnalité et de sens entre nous, l’énorme machine de la ville vacante, de l’économie béante, et nos us-et-coutumes, nos moeurs qui gisent brisés, inutiles, démantibulés. Une vague inquiétude, peut-être, mais elle-aussi est sans objet précis, presque théorique, ou de politesse. Une inquiétude morale.

Nous sentons passer en nous, comme des vagues sous-marines ou des vents contraires, tous les aléas de la condition humaine, de l’espèce humaine. Nous sentons passer en nous tous les aléas du biologique, pour citer une amie ‘ce virus qui peut s’immiscer en nous et qui peut, peut-être, nous laisser la vie sauve.’ Et nous distinguons mieux, aussi, sur fond de silence et de sidération, toute la prégnance des injonctions sociales, de la Norme, de l’Etat qui nous gronde comme des enfants mal élevés. Nous sommes traversés par ça aussi. On parle de civisme, de guerre. Mais se frayant un chemin, comme un bouchon qui remonterait de nos propres profondeurs, quelque chose d’autre cherche à émerger. Quelque chose de l’inner self.  Telles les ‘motions inconscientes’, dont parle Freud dans ‘L’interprétation du rêve’, qui se faufilent entre les ‘gardiens’ inattentifs de la censure pour parvenir à la conscience, tels Ulysse et ses compagnons  qui se glissent hors de la grotte du cyclope aveuglé Polyphème, accroché à leurs moutons… une part de nous, inconnue, inutilisée jusqu’alors, profite de la confusion des ordres anciennement en vigueur pour émerger. Il y a, par pure conjoncture, dissipation temporaire de ces ordres. Qu’allons-nous voir alors? Qu’allons-nous sentir alors? Qu’allons-nous comprendre alors? Allons-nous narguer le cyclope, comme Ulysse toujours, dans notre vaisseau personnel, sur l’horizon de l’infini?

 

 

* Le gai savoir, #124

** JMW Turner, Ulysses deriding Polyphemus, 1828

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