De mes fenêtres, j’aperçois les gens qui tournent chez eux en pyjama, désempennés, sans direction. Ils n’ont pas le rythme habituel du matin et rejouent toujours le même dimanche. ‘Est-ce que tu écris?’, me demandent tous mes amis. Eh bien, oui, j’essaie, mais c’est un mauvais coup du sort quand toutes vos mauvaises excuses s’évanouissent d’un coup et qu’il faut s’y mettre. Nous sommes dans un étrange temps d’impérieuse nécessité et de vacance, nous louvoyons moralement entre une étrange excitation et des moments d’abattement, et les autres nous manquent. Quand nous sortons à la nuit tombée avec nos Ausweis rangés dans notre poche intérieure, nous avons le sentiment de vivre une aventure, ou d’être les figurants d’un film sur les années 1940. L’antienne qui dit que ‘ça va être long’ confirme l’aventure collective, la nécessité de se tenir, d’élever notre moralité mais au fond de soi on ne sait encore quoi penser ni quoi faire. On sent que le corps et l’esprit tentent de s’adapter, de trouver des solutions.
On peut commencer, pour parler comme Zénon, le héros de Marguerite Yourcenar dans ‘l’Oeuvre au noir’, par faire le tour de la prison. Robinson Crusoé en chambre, avec un flegme et un pragmatisme d’emprunt au besoin, faisons l’inventaire. Les quatre mêmes pièces de l’appartement — on dirait que les voisins ont disparu, ils n’émettent aucun son. Les livres, en tas, qu’on se proposait de ranger ou de lire. Ah! si seulement on pouvait connaître une épiphanie de lecture ou d’écriture! Mais ces choses-là ne se décrètent pas, et souvent elles viennent d’impressions… du dehors, qui enivrent et exaltent. Et il y a le travail évidemment, présent sous la forme de l’ordinateur ostensiblement posé sur la grande table, rapporté du bureau après que tous les collègues ont fait de même. Mais on sent bien qu’il n’exerce plus la même pression, désemparé lui-même par l’absence de coups de téléphone, de mails — à part les avis de fermeture des entreprises. Le travail est un grand prétexte blessé qui a encore de l’allure, mais son prestige s’érode et la meilleure preuve en est qu’on ne stresse plus, avez-vous remarqué? Quoi d’autre? La société, les amis, présents sous forme de diverses conversations dans les messageries, –comme des lignes de pêche en parallèle. De temps en temps ça crépite, on va voir.
Et dehors? Les quatre mêmes rues qu’on arpente à la nuit tombée, dans le halo des réverbères, on entend ses propres pas qui résonnent. Il existe une figure qui persiste admirablement, le jogger qui passe impérial, protégé par son mouvement même et par sa tenue. Je pense que jusqu’à la fin nous aurons des joggers et nous en tirons une secrète jouissance, un lien avec le monde d’avant. Les autres, ceux qui marchent, rasent les murs, rajustent leur masque et baissent la tête quand ils croisent quelqu’un. La moindre quinte de toux, le moindre éternuement est fatal, fusillé du regard ou s’attirant des reproches amers. La limite entre la coercition et le civisme est si ténue. Les boutiques aux rayons vides, le sourire gêné de l’épicier, le silence affligeant des rues, les restaurants et les boutiques fermés, les petits écriteaux navrés qui fleurissent partout. La ville s’étiole dans son projet de nous contenir, de nous réunir. Etudiant en architecture, j’adorais les cours d’histoire de l’urbanisme qui expliquaient que le projet de la ville médiévale était de protéger, de contenir, de baisser la garde des citoyens pour qu’ils s’adonnent au commerce, à la culture, qu’ils développent leur sens civique ou politique — la civilisation, en somme, qui nous décharge de notre insécurité primaire, animale ou barbare pour nous guider vers un art de vivre. C’est précisément cet art de vivre qui est devenu toxique ou suspect, à tel point que les habitants fuient la ville en train ou en voiture.
Le confinement, c’est briser tous les liens sociaux physiques, et sûrement que nous les remplaceront par d’autres pratiques, nous applaudirons ou nous chanterons au balcon, ou nous nous épanouirons dans les messageries vidéos. C’est aussi, tout au moins dans mon cas, se retrouver seul avec soi-même avec cette étonnante dépression, ou dépressurisation des contraintes habituelles d’une vie : le travail, les relations, l’argent ou la santé (pour autant qu’on ne soit pas atteint par le virus). Il y a quelque chose de tout à fait expérimental, voire révolutionnaire. Cela n’avait pas été vécu depuis les guerres — étonnante cette référence tenace à ‘la guerre’ sans trop savoir ce qu’on nomme par là. La longueur et la sévérité de l’épisode font que l’on sait déjà qu’il y aura un ‘après’ dissemblable de ‘l’avant’. On pressent le caractère, sinon providentiel ou opportun, disons ‘de destin’, d’inflexion de notre destin. Le monde d’avant, on peut déjà le dire au passé, était fatigué : les relations sociales usées jusqu’à la corde, l’environnement en train de sombrer, le sens du travail en question, la qualité globale de la vie médiocre. La mise sous cloche non seulement de la population, mais du monde, l’arrêt absolument inimaginable de l’économie, des transports, de l’agitation constituent des circonstances inouïes que ni les logiciels de modélisation ni les jeux vidéos n’avaient imaginé.
Cela semble être le moment de sortir notre morale stoïcienne, d’accepter ce qui arrive comme Marc Aurèle. Mais tout cela, ce n’est qu’une sorte de gymnastique, de nouvelle routine, de nouveau yoga. On sent bien qu’en nous-mêmes il y a quelque chose qui n’en demandait pas tant, qui veut exister, qui veut surgir. C’est cela qu’il faut guetter, désormais.