Aux portes des restaurants, des théâtres, des piscines municipales, cette même affichette : fermé jusqu’à nouvel ordre. Et tagués sur les murs, des slogans réclament la fin du patriarcat, du capitalisme destructeur, de la tyrannie des genres. On se demande bien ce que ce sera, ce nouvel ordre. Dans notre société artificiellement presque à l’arrêt, mais qui avant cela donnait de sérieux signes d’essoufflement, il est toujours aussi difficile de prédire l’avenir. Nous sommes dans le gris, dans le clair obscur de la fameuse citation d’Antonio Gramsci, entre un monde ancien qui meurt et un monde nouveau qui veut naître. Nous sommes à l’heure des monstres, que nous avons sûrement contribué à créer comme le virus qui paralyse notre monde d’échanges nerveux, de communication à flux tendus, de transactions et d’agitations perpétuelles. Devant les affichettes qui perturbent notre quotidien, nos sacs de course à la main, nous sommes frappés de stupeur, comme suspendus, placés entre parenthèses. En vérité, nous ne savons pas pourquoi nous faisons ce que nous faisons, le nez sorti de nos écrans, de notre frénétique compulsion à réagir, à consommer, à appuyer sur les nombreux boutons qui conditionnent notre vie, — nous sommes incapables de la moindre action, de la moindre pensée articulée, de la moindre proposition. Le virus nous prend la main dans le sac d’une sophistication inutile, de nos pompes et de nos ordres vains. Les collapsologues triomphent et on se met à repenser aux vieux livres de science-fiction de notre enfance, genre Ravage de Barjavel. Se profile le spectre de l’arrêt, de la panne, de la grève définitive qui nous projeterait, mi-effrayés mi-pleins d’espoir vers un renouveau de la civilisation. Mais faut-il encore dire : civilisation? Ou bien : nouvel être-au-monde? Nouveau rapport au vivant, à nos vies? Déjà, les économistes se réunissent avec l’air grave et gourmé qu’ils ont toujours dans ces moments-là, et promettent que ‘ça va repartir’. Quoi donc? La croissance? L’économie? Les échanges? Les avions? L’école et le bureau le lundi matin, le football le samedi soir? Qu’est-ce donc que ‘ça’, qui est notre monde?
Superstudio – ‘Happy Island’, 1971