Lovées dans leur posture, bien calées sur leurs bolsters qui figuraient des véhicules fabuleux, les grenouilles paradaient, prêtes au départ. Sur leurs globes oculaires, un petit sac de noyaux de cerises exerçait une douce pression. Et dans leurs oreilles, la Voix avait laissé place à une étrange musique, une sorte de new age planant vaguement himalayen qui n’était que de longues stances de départs gémissants allant crescendo. Au plissement de narines de certaines grenouilles, on devinait que la musique était diversement appréciée. Mais la Voix s’en moquait : on était là pour décoller, et l’on décollait bel et bien. Douze grenouilles, liées par l’harmonique de leur posture et par les ondes sonores de la Voix, quittaient cette Terre. Étranges spationautes avec leurs casques en noyaux de cerise. Peu à peu, la salle où ils se trouvaient tous, allongés en faisceau, leurs cuisses de grenouilles repliées et dardées vers le couchant, montrait sa vraie nature de nef, de Vaisseau. Le Vaisseau décollait en craquant légèrement, ses acastillages métalliques tiraient sur le bois blond de la coque. La vaste baie aux vitres repliées aspirait l’air du soir comme une raie manta à la gueule béante. Batraciens d’un nouveau genre, précurseurs d’une espèce nouvelle, nous filtrions calmement la nature du monde, nous enregistrions sur de vastes mémoires périphériques le cri de l’oiseau, les discrets tintements de la cuisine et ses effluves, le frottement de pneus lointains sur une route solitaire, la rumeur ineffable de la mer, le rire argentin d’une jeune fille qui perçait le bleu du ciel comme une mouette. Et, tout au fond de nos globes massés par les noyaux, nous explorions, nous scannions résolument de fantastiques contrées d’être et de non être qui étaient nos nouvelles latifundia. Nous étions les propriétaires hésitants, et aussi, nous étions les voyageurs légers comme des photons, aussi immatériels que des neutrinos traversant une piscine, la nuit. Nous étions la Nuit. Nous étions la nuit du corps et de l’âme. Nous étions notre propre nuit et nous voyagions dedans à mesure que nous la créions. Sur les flancs du vaisseau nous avions floqué nos nouveaux étendards : Ahimsa, Satya, Asteya, Bramacharya, Aparigraha. Nous étions embarqués chacun dans un voyage personnel que pourtant, mystérieusement, nous faisions ensemble. Nous progressions dans une constellation de questions, une galaxie de mystères. Le vaisseau tanguait entre les novae, les concrétions, les nodularités aux figures effrayantes. Spationautes figés, en extase, nous murmurions en silence les mêmes mots, nous dessinions sous notre masque les mêmes expressions incrédules. Nous faisions le même rêve, nous dormions du même sommeil. Un voyage hypnotique. Et nous sentions les organes obscurs de nos corps, comme des élytres repliés, intacts. Et nous sentions les profondeurs de nous-mêmes, les couches magnétiques dans le noir, des dimensions étonnantes de surprise et de connaissance. Le voyage serait long, et cela nous rendait heureux. Tous, nous arborions le même demi-sourire invisible, que nous projetions au devant de nous-mêmes comme une formule, comme un mantra, comme une étrave.
Frogs from Mars
Publié par jeanphilippedore
Architecte, bloggeur, conseiller, auteur Voir tous les articles par jeanphilippedore
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