Sans titre

Nous avions convergé vers le bâtiment de bureaux à pas lents, sous le ciel gris. Les bâtiments de bureaux se distinguent et se manifestent comme tels, je veux dire qu’il y a les bâtiments de bureaux d’un côté, et les immeubles d’habitation de l’autre. Très lointains héritiers de Louis Sullivan et de Ludwig Mies van der Rohe, ils se dressent, roides, tristes et lisses dans la ville. Au-dessus de la porte vitrée de celui-là comme de tous les autres, se lisait cette sentence écrite en lettres invisibles : ‘Abandonne ici tout espoir, étranger.’ Les bâtiments de bureaux sont conçus par des promoteurs à costumes gris, par des ingénieurs chafouins, des informaticiens souffreteux, des architectes frustrés. Le bâtiment de bureaux participe de la folie qui voudrait que le monde soit rationnel – Le Corbusier aussi en était le zélote dans son éloge délirant du monde de la machine (Vers une architecture, 1923). Aujourd’hui le bâtiment de bureaux a abandonné tout héroïsme, tant architectural que social. Carré découpé en carrés, il se doit d’être. Ensemble douteux, lugubre, de ‘plateaux’, de salles de réunion aveugles, de machines à café, et d’ascenseurs qui sont autant de wagons vers les différents niveaux de l’Enfer, il exprime le capitalisme, la servitude, l’ennui, l’anéantissement de toute pensée, l’abattage rituel du temps des citoyens. On y travaille peu ou mal, mais ce n’est finalement pas le problème. L’ordre social, la norme (nomos), l’hétéronomie ou l’hétéro-guidage s’y maintienent, y prospèrent, y sont célébrées et signifiées. Passez donc à la Défense vers neuf heures du matin, un lundi. Dans quoi donc les gens s’engouffrent-ils, par cohortes, comme une armée des ombres? Dans leur destin? Dans leur acquiescement? Dans leur renonciation? Le bâtiment de bureau se distingue de son ancêtre l’usine en ceci qu’il n’oblige plus vraiment le travailleur à une production réelle, mais plutôt à l’obligation d’être contenu : par une obligation horaire, par une hiérarchie, par l’adhésion tacite au pacte invisible, mais tout puissant, qui veut que tout cela aie un sens, que les tableurs excel et les compte-rendus de réunion aient un sens et servent à quelque chose.

Dès l’accueil, après avoir serré furtivement la main, avec un murmure, de mes camarades d’infortunes, nous nous présentâmes à l’accueil ou un préposé déjà accablé, après avoir contemplé nos cartes d’identité d’un air morne, se déclara incapable de nous dire où aller. Il se trouva que la personne avec qui nous avions rendez-vous était là aussi, et après des présentations maladroites nous nous retrouvâmes cinq hommes dans l’ascenseur à regarder nos chaussures en silence, dans l’attitude de condamnés à mort qui seraient plutôt indifférents à leur destin, juste ennuyés. L’ascenseur est un contenant qui pose toujours la question de la contenance, et ceci à partir d’une personne. Puis toujours murmurant, toujours chuchotant, toujours s’effaçant, toujours mimant des protestations de politesse atrophiées, toujours se comportant avec ce résidu sec de formalisme schématique, nous nous propulsâmes sur la moquette grise jusqu’à la salle de réunion grise, blafarde, aveugle. Là, d’autres condamnés nous attendaient sous la forme de jeunes adultes à col blanc, mâles et femelles, réfugiés derrière des laptops gris argent. Oh, comme tout le monde à ce moment-là bredouille ses noms et titres de telle manière que personne ne comprenne! Comme tout le monde est en pilote automatique de telle sorte qu’il n’est plus possible de savoir si on est encore vivant ou déjà mort, si ces minutieuses et insensées procédures ne sont pas celles de l’Hadès! Les jeunes adultes à tête d’enfant manifestant presque un embryon d’enthousiasme, penchant la tête en couvrant leurs cahiers d’écoliers d’une belle écriture ronde. Tout le monde parlait en code, la réunion consistant à parcourir une interminable liste de ‘points’ qu’il convenait de définir conformes ou non conformes. Dans une hétéronomie triomphante, radieuse, portés par des lois et des procédures complexes, des procès obscurs dont personne ne questionne le bien-fondé, et à l’aide de la merveilleuse Technique obscurcissante qui était notre techno-prêtre, nous avions définitivement arrêté de penser et nous cochions les cases joyeusement, conforme / pas conforme, 0 ou 1, comme des cyborgs ou des morts vivants. Parfois dans les regards échangés, entre les plus vieux d’entre nous, il y avait comme une nostalgie inconsciente qui s’exprimait, comme des particules de vie psychique fossile qui auraient échappé au nettoyage. Un souvenir inexprimé et incompréhensible, la résurgence vite réprimée d’un comportement humain. Mais cela ne durait pas, vite dissipé par les fremissements virginaux des jeunes assesseurs. Après deux heures de cet exercice nous décidâmes d’une prochaine réunion pour examiner la conformité définitive.

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