Deal and ordeal

Ça pourrait être une messe évidemment, on pourrait le voir ça. Dans une belle et majestueuse nef, une petite foule d’hommes et de femmes cérémonieux répètent machinalement des mots incompréhensibles, se racontent des histoires abracadabrantesques. Avec Theresa May en maîtresse de cérémonie : prêtresse, mais aussi Crucifiée. Ce serait un rituel avec ses pompes, ses prières, ses obscurités, où l’on célébrerait le Rule Britannia ! comme le royaume de Dieu. Voire… Y-croient-ils seulement ? Est-ce seulement la question ? Dès l’instant qu’ils respecteraient les codes, qu’ils courberaient l’échine à point nommé, qu’ils reprendraient en cœur leurs mantras obsessionnels au bon moment ? Du moment qu’ils feraient tous la même chose en même temps ? – la morale, rappelle Nietzsche dans Aurore, n’est jamais que l’application des mœurs du plus grand nombre-. Eh bien, allons ! Si les bonnes mœurs, ce sont la mauvaise foi, l’aveuglement de visions genre ‘Global Britain’ ou ‘Take back control’ ; si les bonnes mœurs consistent à surjouer, à qui mieux mieux, une fermeté droitière et bornée, bassement populiste et autodestructrice : allons-y, frères et sœurs ! Prions ! Chantons la gloire du Brexit ! Le formidable avantage de la procédure religieuse, c’est qu’elle fait disparaître les raisons sous le tapis. On change de paradigme : il ne s’agit plus démontrer, ni même convaincre ; il suffit de croire, plastronner, ruser, subir, aboyer, huer, louer. Nous sommes revenus aux temps archaïques de la horde originelle, la chambre des communes n’est plus qu’une assemblée sauvage de loups affamés, de gnous blessés. Banksy a opportunément ressorti son tableau de la ‘House of Commons’ peuplée de chimpanzés, et ils ont l’air autrement plus civils que les MPs actuels dans leurs costumes et leurs tailleurs…

Nous avons atteint des rivages enténébrés, archaïques. Murmures machinaux des fidèles (faithfull), bruissements grégaires de panique, de plaisir ou de haine, du troupeau. Sept siècles de monarchie parlementaires n’y peuvent rien, nous voici tout à coup revenus au tropisme primitif. La peur de l’inconnu. De l’étranger. De la mort. La haine du différent. Une sorte d’antique loi de la steppe, avec ses totems et ses tabous, avec son fond pulsionnel, avec sa violence d’avant la conscience. Et il y a une autre dimension encore, qu’on pourrait appeler ‘ordalique’. L’ordalie -ou ‘ordeal’ en anglais, du vieil anglais ordāl, par l’intermédiaire du latin médiéval ordalium qui veut dire jugement de Dieu – peut signifier jugement, supplice. Elle désigne d’une part ‘une certaine forme de procès religieux, qui consistait à soumettre un suspect à une épreuve, douloureuse voire potentiellement mortelle, dont l’issue, théoriquement déterminée par une divinité ou Dieu lui-même, permettait de conclure à la culpabilité ou à l’innocence du dit suspect’. D’autre part, en ethnologie, elle se rapporte à une sorte de duel, dont l’issue, là aussi, est remise entre les mains de Dieu ou des Dieux, ou des Sorts. L’encyclopédie Universalis indique qu’en dernière instance ‘toutes les religions connues laissent au surnaturel le soin de décider du crime et de l’innocence’. On serait tenté de corriger, dans notre cas : le soin de décider tout court. Car arrivés à la toute fin, au bout du bout des processus démocratiques, on ne sait plus et il faut bien s’en remettre au surnaturel, à ce qui nous dépasse et nous domine. Au point où elle en est, Theresa May pourrait tout aussi bien éventrer un poulet et scruter ses entrailles sur la table des Commons. On assiste à ce moment fugitif et fascinant où toute une civilisation vacille et ne tient plus que par un mystérieux ombilic, pour parler comme Freud à propos du rêve, qui la relie à son Ursprung archaïque, à son impensé.

Mais les raisons alors ? Exeunt, les raisons, dans la farce tragi-comique du Brexit. L’observateur désolé en contemple les débris à ses pieds. Il va nous falloir, définitivement, apprendre à chercher à côté des raisons, à rebours d’elles, au travers d’elles. Il va nous falloir aussi chercher résolument à l’intérieur même des raisons, traquer le vide apparent de leur structure intime, démasquer les continents d’antimatière psychique qu’elle cache, les mythes et les terreurs, les pulsions inavouables d’un pays corseté et essoufflé. En frottant ses raisons nous invoquerons à voix basse le génie et l’identité de ce peuple. Et alors, peut-être, peut-être nous saurons enfin ‘pourquoi’.

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