Retour de ‘l’ouvert’

Retour à la place des Fêtes. Quarante ans après l’inauguration des tours, imparfait exercice du style internationnal, vingt ans après la tentative de rénovation et du ‘retour à la ville’, aujourd’hui d’autres stratégies sont à l’oeuvre : la démocratie participative, loin d’être convaincante, et la rénovation énergétique, qui va peut-être plus intéressante que prévu. Mais surtout, on s’aperçoit que les choses restent ouvertes et que le temps de la ville n’est pas celui d’une vie d’homme. Une génération survient, détruit tout et échoue à reconstruire la ville des temps nouveaux. La suivante s’en désole, essaie de revenir idéologiquement en arrière, de réparer, se rate encore. La troisième se moque de tout cela et se contente de rénover le tout, de capoter, de planter des arbres. Le sujet n’est finalement pas dans la succession des points de vue, mais dans l’objet lui-même qui les traverse : les tours de la place des Fêtes, d’espoirs en opprobre, d’opportunités foncières en passoires thermiques, de progrès social en symbole de l’autocratie, traversent le temps et sédimentent la ville. Par la distance qu’elles prennent avec leurs créateurs, par l’effondrement des doctrines qui les ont portées, elles constituent un mystère, un gisement, une épaisseur qui intrigue. Tout à coup, même si on ne comprend plus du tout comment on en est arrivés là, on trouve que c’est pas mal, ces barres, ces ‘sucres’ prismatiques, cette densité, cette hauteur. On évolue là-dedans comme dans une jungle de bribes d’histoires, de fragments d’ordonnancements brisés, d’idées périmées. Et c’est très stimulant, loin de l’hologramme mortifère de la ville historique qui vitrifie la pensée. On dirait bien que c’est le retour de ‘l’ouvert’ rilkien. Par les déchirures dans la continuité de la pensée des hommes, ou de leurs coutumes, ou de leurs moyens, ou de leur culture ; par des accidents en somme se créent des situations ouvertes qu’il faut savoir percevoir. Après tout, le Mouvement Moderne lui-même, devenu Style Internationnal, se caractérisait par la béance de ses conceptions : cet espace abstrait, géométrique, sans milieu ni contexte, sans anectode ni pittoresque, sans narration, sans rien. Il existe une vidéo sur Youtube ou l’on voit le vieux Barjavel arpenter le chantier de la place des Fêtes, vers 1975, et se lamenter de la destruction de Belleville. Dans les photos de l’époque, depuis la Mouzaïa, on voit des contrastes hallucinants entre le vieux bâti pré-haussmannien, tout en ornements, en signes de connivence, et les blanches et lisses surfaces de l’ère industrielles, qui se dressent sur la butte comme des rédempteurs. Aujourd’hui encore, la place des Fêtes agit comme un sas de décompression, une chambre de vide. L’irruption d’un langage dans un espace réputé vide – l’est-il? L’irruption de ‘l’ouvert’ Rilkien sur les décombres de l’histoire, comme la possibilité d’une création. On pense à la Rome mnésique de Freud, où toutes les époques coexistent… Ou aux villes mystérieuses des nouvelles de JG Ballard, au lyrisme de catastrophe. Mais nous, ici, c’est plutôt les décombres invisibles qui nous ravissent, qui nous enlèvent. Entre les tressautements de la pensée consciente, l’être profond de la ville, par éclats, apparaît…

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