Soleil noir

 La chimère, ou la licorne’ c’est que l’empire va retrouver sa grandeur, lier des accords de commerce fabuleux avec la Chine et toutes les économies du monde. L’empire…le règne sur les mers loin des lourdeurs du continent. Le royaume fait penser à l’héroïne de Sunset Boulevard de Billy Wilder, la grande actrice sur le retour à qui personne n’ose pas dire que tout est fini, que les spotlights sont définitivement éteints. Le Brexit, dernier grand lifting d’une tragédienne ? Ou renaissance ? Est-ce que les civilisations, mortelles comme nous, peuvent remonter la pente ? Est-ce seulement déjà arrivé? Est-ce que Rome pourrait triompher des barbares ? La Grèce de Rome ? Le Royaume-Uni des Etats-Unis ? L’Occident de l’Orient ? Cela ne semble pas être le vent de l’histoire. Heureusement, il nous reste le mythe qui lui, se repaît de la décrépitude et de la mort, qui trouve tellement plus esthétique l’ancienne grandeur que la nouvelle. En diplomatie, on appelle cette influence d’astre mort le soft power. En réalité, ce sont plutôt les élucubrations séniles danciennes gloires que l’on écoute poliment, patiemment. Le Brexit est un requiem, et il est sublime. Avec pompe, avec décorum – we must behave with decorum, comme le rappelle le speaker Bercow – nous ordonnançons notre testament. Par la révolution de nos soleils morts, nous agissons sur la marche du monde futur. Nous sommes morts et notre toute-puissance n’est peut-être pas si imaginaire que cela, puisque nous sommes le mythe. Le mythe de l’empire retrouvé est magnifique parce qu’il est impossible. Comme l’Egypte, comme la Grèce antique. Et c’est parce qu’il est impossible, c’est au nom de l’impossible qu’on y brûle chaque jour des tombereaux de raison. Le Brexit est une cérémonie sacrée, un sacrifice de la raison devant le mythe.

Les mots sont impuissants et usés : ils ont tous été utilisés en vain pour dire ce qui se passe. Les ‘raisons’ aussi bien sûr, refusées les unes après les autres au rythme des indicative votes qui s’épuisent en solutions. Huit solutions proposées, huit refus. Puis quatre autres. Quatre refus encore. La chambre des Communes ressemble aux cercles de l’enfer. On rejoue sans cesse la même pièce en huis clos. On compte et recompte fébrilement les ralliements et les trahisons. A les écouter, à les voir – ça reste fascinant, quoique franchement pénible – on a l’impression que le Royaume devrait rester comme cela, en orbite déjantée, intouchable, infrangible dans son bunker de mots circulaires et de haines recuites, dans ces forces formidables et contraires qui s’annulent, dans son immarcescible gloire suspendue, comme vitrifiée. Mais qu’est-ce qui se joue là de si important, de si essentiel, de si vital ? Quelle combat atavique et éternel, qui implique qu’on y sacrifie tout, le common sense et accessoirement toutes les affaires du pays ? Une impossibilité existentielle, comme si tout le monde voulait se tenir au plus près de sa plus haute idée, chacun devenant une cime impossible, une caricature de soi-même, une chose incommunicable, sacrée et ridicule à défendre plus que tout. Rees-Mogg, Corbyn, Soubry, Johnson, May : curieux jeu d’échec ou chacun est une tour d’ivoire, un cavalier aveugle, un cheval fou. Il n’y a plus d’intérêts, de stratégies ni mêmes d’idées : il n’y a plus que six cent cinquante ‘nons’ cabrés, ‘nons’ paniques. Chaque soir, Bercow l’annonce avec une gravité espiègle : ‘The noes have it ! The noes have it !

 Alors ? L’observateur trépigne devant son téléphone, dérisoire fenêtre qui donne sur le bateau ivre de la Chambre. Il n’ose invoquer Shakespeare, les trois filles du roi Lear pour qui aucun hommage au père n’est trop beau, cachant les drames, les haines et les pulsions, les hypocrisies. L’impossible héritage qui rend fou. Il note la cérémonie, la pompe, la lenteur. Il voit le sceptre de la Reine et les livres couchés sur la table. Il voit les deux coffres qui se font face et le cuir vert des banquettes qui se font face, comme le métro vers l’enfer, a dit un ‘MP’ inspiré et amer. Que veut dire ‘atavique’ ? Y-a-t-il une ruse des civilisations, des cultures comme il y aurait une ‘ruse de l’espèce’ pour ne pas mourir ? Sommes-nous en présence d’une stratégie évolutionniste qui serait à l’œuvre ? Disparaître, mourir, se sublimer pour ne devenir qu’une chanson de geste civilisationnelle, une épopée, un mythe comme l’Iliade ? Qu’on apporte les Troyens… ‘S’il y est des abîmes, ce sont nos abîmes, écrit Rilke. Fort bien, nous aurons donc les meilleures abîmes du monde, nous serons la crise la plus mystérieuse, la plus noire, nous constituerons, en tournant frénétiquement sur nous-mêmes, notre propre trou noir et le monde tournera aussi, fasciné, autour de nous. La mort nous donnera cette aura. Le soleil noir du Brexit nous donnera ce lustre. Nous serons la culture, nous serons la politique (même dégueulasse), et nous serons l’histoire. 

 

On voit bien, quand même, qu’on va vers un énième accord ‘spécial’, un énième ‘deal’ ou rabais, où la formidable spécificité, insularité, britishness, etc. sera respectée par des diplomates européens fatigués et nauséeux, pour sauver les apparences.  Brexiters et Remainers pourront parader. Mais ce n’est finalement pas la question. La question, que vérifie la tragédienne rouée derrière ses voiles, d’un coup d’œil, c’est : est-ce que je fascine encore le monde ? Ai-je encore cette force d’attraction, dans ce nouvel avatar fatal, funèbre, et sombre ? Agent secret de sa propre influence, mimant sa propre mort, le Royaume s’exporte à travers les limbes, devient gazeux, immatériel. Il reconquiert le monde par une sorte d’antémonde, il met en scène son hystérie, il trépigne. Nous ne pouvons plus lâcher cette série. What’s next ? What’s next ?

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