Greta, ou l’infortune de la vertu

Partout, sur nos écrans névrotiques, dans nos rêves et nos demi-sommeils intranquilles, portée en effigie christique par les collégiens grévistes du vendredi, partout le petit visage blême et résolu de Greta Thunberg. Parfaite Némésis médiatique, incarnation de la colère des dieux et du châtiment, icône graphique frappante à la Poltergeist ou à la Shining, elle hante nos esprits fatigués et engueule tout ce qui dépasse de la douzaine d’années avec un aplomb formidable, c’est vrai. Poker-faced entre ses tresses blondes, elle dézingue, elle défourraille et s’étonne, en pinçant beaucoup et en riant peu, de ce que les politiques la louangent alors qu’elle ne cesse de les éreinter dans la presse et sur les réseaux sociaux. Portée par une énergie mystique et communicative, elle guide les foules, qui la réclament, qui l’adorent. Alors, voyez-vous, alors se pose encore et toujours le problème de la vertu.

La vertu a toujours un côté redondant, tautologique. La vertu est un truisme, une sorte d’énorme machine qui s’enfonce dans un vide devenu massif à force d’évidence. A raison, bien sûr. Bien sûr, Greta a raison : il faut sauver la planète, et les enfants, et les plantes et les animaux avec, et accessoirement l’espèce humaine avec. Ce n’est finalement pas mon propos et je n’irai certainement pas me ranger avec les derniers vieux réactionnaires, les patriarches du pétrole et autres négationnistes. Mais la raison, l’évidence, le bon sens vous ont vite des airs de rouleau compresseur. ‘Car non moins que savoir, douter me plaît’, écrit Dante dans l’Enfer.

Et puis, il y a encore autre chose. La vertu c’est aussi l’expression du plus grand nombre, l’expression nécessaire par l’espèce de la conduite à mener pour assurer sa survie, ce que les grecs appelaient le Nomos. Evidemment que la notion de conduite à tenir est essentielle à toute survie, c’est l’idée même de la culture, de la raison, de la conscience. Encore et encore, notre jeune walkyrie a raison. Mais alors, où est le problème? Y-en-a-t-il seulement un?

Le problème, c’est le mode d’imposition de la société sur l’individu. Cette fameuse ‘conduite’, nécessaire à la survie de l’espèce – et de la société, c’est sans doute la même chose – tend toujours à s’abstraire, à se mythifier, à gagner l’horizon de ce que Castoriadis appelait les ‘significations imaginaires sociales’, c’est-à-dire les grands ancrages irrationnels comme la religion, les idéologies, dont secondairement la ‘raison’ découle. Au nom de ces constructions – Castoriadis a pris le marxisme en exemple dans ‘L’institution imaginaire de la société’, mais on pourrait tout aussi bien dire le catholicisme ou l’économie de marché -, on finit par construire une raison immanente qui justifie toutes sortes d’actions. On suspend son jugement, littéralement on l’accroche, en haut, au ciel des idéaux… Car enfin, ‘avoir raison’, cela suffit-il? Cela suffit-il?

Ce qui me conviendrait mieux, sans doute, c’est une Greta avec plus d’humour et un peu moins prêtresse. Mais peut-être que j’en demande trop?

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