Brexit 1 : Angstpferd*

Brexit, cheval fou. Cheval d’angoisse et de fantasmes, fantasque grand véhicule emporté bave aux lèvres vers… vers quoi déjà? Une impérieuse nécessité se joue ici, c’est très sérieux, mais on ne peut pas la dire. Enfin, si on peut la dire, mais avec les mots et l’excuse de la rationalité : et on sait qu’ils ne l’épuisent absolument pas. Pas même, il ne l’effleurent. Pourquoi? C’est un peu comme demander aux Achéens pourquoi il faut aller combattre les Troyens. Ou aux gens de Chartres pourquoi il faut reconstruire une cathédrale. Parce que. Pour que les temps s’accomplissent. On ne sait pas, mais ce n’est pas de savoir le problème. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons? Impératif catégorique? Universel veut qu’Albion soit île, forteresse, royaume, centre et étalon de toute chose. Mais finalement, nous autres français voulons la même chose, fantasmons tout pareil. Pour parler comme Malraux, c’est une cérémonie sacrée qui ne connaît pas ce qu’elle sacre. Une cérémonie d’impossibilité. Il faut que l’accord soit impossible, il faut que le traité n’aille jamais, il faut que les ministres puissent démissionner avec fracas, il faut des Rees-Mogg arrogants et des Boris Jonhsson candidement perfides, il faut Theresa May en victime expiatoire ou en grande prêtresse du bal de l’impossible. Pourquoi, ah! pourquoi, pourquoi demandez-vous encore? Parce que. Parce qu’il faut la névrose, le maëlstrom convulsif, centripète, destructeur et créateur, Eros et Thanatos s’aggripant entre plaisir et mort. Shakespeare, que j’aimerais tellement lire maintenant, et tous les elfes et les lutins, et les ‘gentle spirits of the air’, doivent bien rentrer quelque part. Il faut exister, voilà. Il faut s’arracher au néant en flirtant démesurément avec lui. Il faut se faire peur et s’offrir une crise sublime, existentielle, narcissique : mais qui sommes-nous, à la fin? Il faut trépigner comme un sale gamin d’Eton ou de Manchester, avec le maximum de mauvaise foi et de surenchère disponibles, et de regards en coin. Avec, oui peut-être l’EU comme parent oedipien que l’on adore détester, que l’on tue en secret pour exister, même en défilant avec un drapeau bleu et or dans les rues de Londres. Cette pile nucléaire névrotique, ce coeur tourbillonnant en fusion dévorant chaque minute des tombereaux d’arguments et de contre-arguments, ce réjouissant nonsense qui dégouline de partout et qu’on prétend abhorer, corseter… mais c’est nous enfin, disent-ils. Nous, nous, nous, c’est-à-dire, pas eux, pas Bruxelles ni Paris ni Hambourg ni New-York: nous. C’est complétement archaïque, antique, primal comme cri. Ce n’est pas le Leave ou le Remain qui comptent, c’est la crise. C’est l’intensité et la qualité de la crise qui compte. Ce que je trouve absolument fascinant, c’est qu’on est par un hasard de l’histoire en mesure de voir ce qu’il y a sous le capot, dans la psyché d’un peuple. On voit son énergie pure, folle, irrationnelle et pulsionnelle qui bout là devant nous. Peut-être que les anglais ont pensé la même chose de la Révolution Française de 1789. Un volcan n’a pas de raisons après tout, ni de causes ni d’arguments: il fait éruption, c’est tout. Le Brexit, oeuvre commune finalement, oeuvre collective, cheval fou de fantasy sur lequel on monte pour qu’il nous transporte, nous emmène, nous dise qui nous sommes. Quelle fierté alors!

*après un court échange d’idées avec @gabriel_marot que j’aimerais bien continuer…

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