Je suis hanté par une cité balnéaire idéale issue de mes rêves, de mes voyages réels ou fictifs, de mes souvenirs d’enfance de Méditerranée et de la lecture de JG Ballard. Une cité composite, comme une sorte de cocktail au goût indéfinissable, un mélange de souvenir et de promesse. Le Kukulkan Boulevard à Cancùn, la Grande Motte, les étranges créations balnéaires des années 1970 de la côte Atlantique, nourries de science-fiction et comme ivres d’avenir: toutes ces avenues « de la mer » ou « del Mar » relèvent des mêmes prolégomènes, de la même tectonique primitive qui produisit Stonehenge, les alignements de Carnac ou de l’île de Pâques. Toute civilisation devient une course vers la mer, un élan architectonique que la mer coiffe et achève tout en le nimbant d’un mystère, d’un appel vers l’infini et le futur. Toute cité balnéaire est une célébration issue de temps très anciens. Tout coucher de soleil est la réplique de millions de couchers de soleil vus par les hommes. Dès lors, on peut voir les cités balnéaires contemporaines comme l’aboutissement de cette longue civilisation – le bar “Atlantis” où l’on boit son cocktail prend alors une autre signification. Toute cité balnéaire a pour vocation l’envoi vers l’inconnu d’un “vaisseau” qui la sublime: “nous avons quitté la Terre et nous sommes embarqués” écrit Nietzsche dans le Gai-Savoir. “Nous avons rompu les ponts derrière nous, – et plus encore, nous avons rompu la terre derrière nous!” L’architecture est l’avant-dernière pointe, elle se sublime ensuite dans le vaisseau qui part vers l’inconnu. Les tableaux de Claude Lorrain, comme l’embarquement de sainte Ursule, ou l’embarquement de la reine de Saba, montrent aussi cela. L’architecture se mesure à un inconnu qui la dépasse et donne sa mesure ultime, et où elle cherche son accomplissement, son “endeavour”, sa sublimation.
Les cités balnéaires, si artificielles, kitsch, bariolées, outrées et caricaturales soient-elles (comme ici à Cala d’Or) sont en réalité des chambres d’appel, des zones d’embarquement, des zones de transition. Marchant sur le Paseo Maritimo de Palma avec sa glace à la main, au crépuscule, parmi des cohortes de touristes, on sent bien qu’on accomplit un rite obscur, déguisé en divertissement vulgaire. D’un côté la ville, qui est finitude mais aussi envoi de signaux grâce à l’architecture. De l’autre côté, la fantastique masse d’infini de la mer et du ciel, l’éternité de Rimbaud, “la mer allée / avec le soleil”. La cité balnéaire est la zone de dialogue et d’échange entre ces deux mondes, une articulation essentielle à la civilisation et à la condition humaine. On peut très bien prendre le “vaisseau” de l’aphorisme 124 du Gai-Savoir comme un vaisseau spatial en route vers Mars – planète que je contemple toutes les nuits de ma chaise longue en buvant un Campari-soda. Nul n’a mieux compris que JG Ballard, qui était un fervent adepte de la Costa del Sol et de la French Riviera, le potentiel fantastique des cités balnéaires. Visionnaire il voyait les immeubles à balcon et les piscines des marinas comme de complexes instruments de mesures astronomiques, de savantes géométries incantatoires en relation avec le cosmos. Pour lui la civilisation des loisirs balnéaires de masse était une sorte d’accomplissement, de stase de l’humanité. La nouvelle “Having a wonderful time” relate dans une étrange forme épistolaire le destin de touristes anglais restés bloqués à Las Palmas, dans les Iles Canaries, et qui débutent contraints et forcés une sorte de civilisation balnéaire post-industrielle et tribale. “Low flying aircraft” raconte le destin d’un couple essayant d’avoir des enfants, lui aussi coincé dans une marina post-apocalyptique, ensablée, ou hôtels et bars désaffectés acquièrent une présence surréaliste. Le recueil de nouvelles “Vermilion Sands”, de l’aveu de son auteur, « banlieue exotique de [son] esprit », relate lui aussi une civilisation balnéaire, mi Palm Springs, mi planète Mars, à l’exclusion de toute autre forme urbaine ou de culture: le trait d’union entre culture balnéaire et culture spatiale en ces temps bénis de science fiction.
L’effet “ballardian” ou ballardien vient donc de sensations composites: arpenter des boulevards maritimes réels ou imaginaires; assembler des sensations composites et éclatées dans le temps (Palma ici, Calvi là, Miami dans un film, Rio dans un souhait, Blanes dans un roman, Cancùn dans un poème, Tel Aviv dans un projet); d’idées étranges (le destin balnéo-spatial de l’humanité). Ou encore, traverser l’immensité de la mer-nuit à bord d’une piscine fluorescente, extatique, suspendu sous les étoiles filantes, et se sentir foncer à bord d’un véhicule mythique vers les futurs étincelants.