Foucault, 3, la police (1/2)

‘Du XVIIème à la fin du XVIIIème siècle le mot ‘police’ a un sens tout à fait différent de celui que nous entendons maintenant. (…) A propos de cette ‘police’ je voudrais faire trois ensembles de remarques.

Premièrement, donc, sur le sens du mot. Disons que du XVème au XVIème siècle, vous trouvez déjà fréquemment ce mot de police, qui désigne à ce moment-là un certain nombre de choses. D’abord, on appelle police tout simplement une forme de communauté, ou d’association qui serait en somme régie par une autorité publique, une sorte de société humaine, dès lors que quelque chose comme un pouvoir politique, comme une autorité publique s’exerce sur elle. Vous trouvez très fréquemment des séries d’expression, des énumérations comme celles-ci : ‘ les états, les principautés, les villes, les polices.’ Ou encore, vous trouvez souvent associés les deux mots que sont les républiques et les polices. On ne dira pas qu’une famille est une police, on ne dira pas qu’un couvent est une police, parce qu’il y manque précisément le caractère de l’autorité publique qui s’exercerait sur eux, mais ce sont tout de même une sorte de société relativement mal définie, enfin, c’est une chose publique. Cet usage du mot police en ce sens va durer pratiquement jusqu’au début du XVIIème siècle. Deuxièmement, on appelle également police, toujours au XVème ou au XVIème siècle, eh bien, l’ensemble des actes qui vont, précisément, régir ces communautés sous autorité publique. C’est ainsi que vous trouverez l’expression presque traditionnelle de ‘police et régiment’ – régiment employé au sens de manière de régir, manière de gouverner, et qui est associé à ‘police’. Enfin, vous avez le troisième sens du mot police qui est tout simplement le résultat. Le résultat, positif et valorisé, d’un bon gouvernement.

Bon, voilà, si vous voulez, les trois significations traditionnelles que l’on rencontre jusqu’au XVIème siècle. A partir du XVIIème, il me semble que le mot de police va prendre une signification qui est assez profondément différente. Je crois qu’on peut en somme la résumer de la manière suivante : à partir du XVIIème siècle, on va commencer à appeler ‘police’ l’ensemble des moyens par lesquels on peut faire croître les forces de l’Etat tout en maintenant le bon ordre de cet Etat. Autrement dit, la police cela va être le calcul, et la technique qui vont permettre d’établir une relation mobile, mais malgré tout stable et contrôlable, entre l’ordre intérieur de l’Etat et la croissance de ses forces. Il y a un mot, d’ailleurs, qui recouvre à peu près cet objet, ce domaine, qui désigne bien cette relation entre la croissance des forces de l’Etat et le bon ordre, ce mot assez étrange, on le rencontre plusieurs fois pour caractériser l’objet même de la police. Ce mot, vous le trouvez au début du XVIIème siècle dans un texte (…) de Turquet de Mayerne qui porte le nom très curieux de ‘La Monarchie Aristo-Démocratique’, texte de 1611 – vous le trouvez cent cinquante ans plus tard dans un texte allemand de Hohenthal de 1776. Et ce mot, c’est tout simplement le mot de ‘splendeur’. La police, c’est ce qui doit assurer la splendeur de l’Etat. Turquet de Mayerne en 1611 dit ‘tout ce qui peut donner ornement, forme et splendeur à la cité’ : c’est cela dont doit s’occuper la police. Et Hohenthal en 1776, dit (…) : ‘j’accepte la définition de ceux qui appellent police l’ensemble des moyens qui servent à la splendeur de l’Etat tout entier et au bonheur de tous les citoyens.’ La splendeur, qu’est-ce que c’est ? Eh bien, c’est à la fois la beauté visible de l’ordre, et l’éclat d’une force qui se manifeste et qui rayonne. La police, c’est donc bien, en effet, l’art de la splendeur de l’Etat en tant qu’ordre visible – et force éclatante. D’une façon plus analytique, si vous voulez, c’est bien ce type de définition de la police que vous trouvez chez celui qui a été finalement le plus grand théoricien de la police, un Allemand nommé Von Justi, et qui donnait dans les ‘Eléments Généraux de Police’, au milieu du XVIIIème siècle, cette définition de la police : ‘l’ensemble des lois et des règlements qui concernent l’intérieur d’un Etat, et qui s’attachent à affermir et à augmenter la puissance de cet Etat, qui s’attache à faire un bon emploi de ses forces’. Le bon emploi des forces, c’est cela l’objet de la police.

(…)

Alors maintenant, une question. De quoi réellement s’occupe la police, s’il est vrai que son objectif général est donc la croissance des formes de l’Etat dans des conditions telles que l’ordre même de cet Etat n’en soit, non seulement pas compromis, mais renforcé ? De quoi réellement s’occupe-t-elle ? Alors je vais prendre un texte, dont je vous ai déjà parlé, et qui est très précoce puisqu’il date du tout début du XVIIème siècle, et qui est une sorte d’Utopie, justement, de ce que les Allemands auraient immédiatement appelé ‘PolizeiStaat’, un Etat de police, et pour lequel les Français n’avaient pas ce mot. Cette Utopie d’un Etat de police, de 1611, a été rédigée par Turquet de Mayerne, donc, dans le texte qui s’appelle ‘La monarchie aristo-démocratique’. Dans ce texte, Turquet de Mayerne commence par définir (…) la police comme tout ce qui doit donner ‘ornement, forme et splendeur’ à la cité. C’est l’ordre de tout ce qu’on pourrait voir dans la cité. Par conséquent, la police c’est bien, pris à ce niveau-là, l’art de gouverner tout entier. L’art de gouverner et exercer la police, pour Turquet de Mayerne, c’est la même chose. Bon, mais si l’on veut maintenant savoir comment exercer la police, il ajoute : ‘il faudrait que dans tout bon gouvernement, il y ait quatre grands offices : le chancelier pour s’occuper de la justice, le connétable pour s’occuper de l’armée et le surintendant pour s’occuper des finances’ – tout ceci étant déjà des institutions existantes – plus un quatrième grand officier qui serait ‘le conservateur et le général réformateur de la police’. Quel serait son rôle, eh bien son rôle serait d’entretenir parmi le peuple, et là je cite : ‘une singulière pratique de modestie, charité, loyauté, industrie et bon ménage.’ Je reviendrai là-dessus plus tard. Ce grand officier — qui est donc au même niveau que le connétable, le chancelier, le surintendant – ce conservateur de la police, qui va-t-il avoir sous ses ordres dans les différentes régions du pays et dans les différentes provinces ? Eh bien, de ce conservateur général de la police relèveront dans chaque province quatre bureaux. Le premier a le nom de bureau de police proprement dite. Qu’a-t-il en charge ? Premièrement, l’instruction des enfants et des jeunes gens. C’est ce bureau de police qui devra veiller à ce que les enfants apprennent les Lettres – et par Lettres, dit Turquet de Mayerne, il s’agit de ‘tout ce qui est nécessaire pour pourvoir à toutes les fonctions du royaume’. Ils devront ensuite apprendre, évidemment, la piété et enfin ils devront apprendre les armes. Ce bureau de police, qui s’occupe de l’instruction donc des enfants et des jeunes gens, devra aussi s’occuper de la profession de chacun. C’est-à-dire qu’une fois la formation terminée, que le jeune homme arrivera à l’âge de vingt-cinq ans, il devra se présenter au bureau de la police. Et là, il devra dire quel type d’occupation il veut avoir dans sa vie – qu’il soit riche, ou non, qu’il veuille s’enrichir ou qu’il veuille simplement ‘se délecter’ – de toute façon, ce qu’il veut faire, il doit le dire. Et il sera inscrit sur un registre avec son choix de profession, son choix de mode de vie – inscrit, une fois pour toute. Et ceux qui par hasard qui ne voudraient pas s’inscrire dans une des rubriques qui sont proposées (…), ceux-là ‘ne devraient pas être tenus au rang de citoyens, mais devraient être considérés comme un rebut du peuple, truand et sans honneur’. Voilà pour le bureau de police. A côté, et toujours donc sous la responsabilité, sous la direction de ce grand officier qui est le réformateur général de la police, on va trouver les autres bureaux. A savoir, le bureau de charité, qui va s’occuper des pauvres, bien sûr des pauvres valides auxquels on donnera un travail – ou que l’on contraindra à prendre un travail –, les pauvres malades ou invalides auxquels on donnera des subventions. Ce bureau de charité s’occupera aussi de la santé publique, en temps d’épidémie et de contagion notamment. Il s’occupera aussi des accidents, ‘des accidents du feu, des inondations, des déluges, et de tout ce qui peut être cause d’appauvrissement qui mette les familles en indigence et misère’. Essayer d’empêcher ces accidents, essayer de les réparer et aider ceux qui en sont les victimes. Enfin, toujours fonction de ce bureau de charité, eh bien, prêter de l’argent. Prêter de l’argent aux menus artisans et aux laboureurs qui se trouveraient en avoir besoin pour l’exercice de leur métier, et de façon à pouvoir les mettre ‘à l’abri des rapines des usuriers’. Un troisième bureau va s’occuper des marchands et qui – là je passe très vite – va réguler les problèmes de marché, les problèmes de mode de fabrication, qui devra favoriser le commerce dans toute la province. Et enfin, quatrième bureau, le bureau des Domaines qui lui s’occupera des biens immobiliers : éviter, par exemple, que les droits seigneuriaux n’écrasent trop le peuple, veiller à l’achat, à la manière dont on achète et on vend les bien-fonds, veiller aux prix de ces ventes, tenir registre des héritages, veiller enfin aux domaines du Roi et aux chemins, aux rivières, aux édifices publics, aux forêts.

Bon. Eh bien, si l’on regarde le projet de Turquet de Mayerne, que voit-on ? On voit d’abord ceci. C’est donc que la police, qui, à un certain niveau, s’identifie au gouvernement tout entier, apparaît — c’est là son second niveau, sa première précision par rapport à sa fonction générale – comme une fonction d’Etat en face des trois autres, celles de l’armée, de la justice et de la finance qui elles, étaient des institutions traditionnelles. Institutions traditionnelles en face desquelles il faut en ajouter une quatrième, qui va être la modernité administrative par excellence, à savoir la police. Deuxièmement, ce qu’il faut remarquer c’est que quand Turquet de Mayerne définit le rôle du réformateur général, qu’est-ce qu’il dit ? Il dit que ce réformateur doit veiller à la loyauté, à la modestie des citoyens dont il a une fonction morale, mais il doit également s’occuper de la richesse et du ménage, c’est-à-dire de la manière dont les gens se conduisent quant à leurs richesses, quant à leur manière de travailler, de consommer, etc. C’est donc, si vous voulez, un mélange de moralité et de travail. Ce qui me paraît surtout essentiel et caractéristique, c’est que ce qui constitue le cœur même de la police, ces bureaux de police proprement dits, dont je vous ai parlé, ces bureaux de police, quand on regarde de quoi ils s’occupent, à quoi ils doivent faire attention, eh bien on s’aperçoit que c’est l’éducation d’une part, et la profession d’autre part, la professionnalisation des individus. L’éducation qui doit les former de manière à ce qu’ils puissent avoir une profession, et puis ensuite quelle est la profession, ou en tout cas quel est le type d’activité auquel ils se consacrent, auquel ils s’engagent à se consacrer. Donc, on a là tout en ensemble de contrôles, de décisions, de contraintes qui portent sur les hommes eux-mêmes – non pas en tant qu’ils ont un statut, non pas en tant qu’ilssont quelque chose dans l’ordre, la hiérarchie et la structure sociale, mais en tant qu’ils font quelque chose. En tant qu’ils sont capables de le faire, et tant qu’ils s’engagent à le faire tout au long de leur vie. Turquet de Mayerne le fait d’ailleurs remarquer lui-même : ce qui est important pour la police, ce n’est pas la distinction entre nobles et roturiers, ce n’est donc pas la différence de statut, c’est la différence des occupations. Et je voudrais vous citer ce texte remarquable, qui se trouve au début du livre de Turquet de Mayerne, il dit, à propos des magistrats de police : ‘J’ai proposé aux magistrats qui en seront recteurs – il s’agit donc de la police – l’Homme pour vrai sujet, auquel la vertu et le vice s’impriment, afin que, comme par degrés, il soit conduit dès son enfance jusqu’à sa perfection, et afin que, l’ayant amené à une certaine perfection, il soit retenu, lui et ses actions, au terme de la vraie vertu politique et sociale, à quelque chose qu’il s’adonne.’ Avoir l’homme pour vrai sujet. Et l’homme pour vrai sujet, à quelque chose qu’il s’adonne, et en tant précisément qu’il a une activité, et que cette activité doit caractériser sa perfection – et permettre par conséquent la perfection de l’Etat : c’est ça, je crois, qui est un des éléments fondamentaux et des plus caractéristiques ce qu’on entend, désormais, par la police. C’est cela qui est visé par la police : l’activité de l’homme, et l’activité de l’homme en tant qu’elle a un rapport à l’Etat.

Disons que dans la conception traditionnelle, ce qui intéressait le souverain, ce qui intéressait le prince ou la République, c’était ce que les hommes étaient, étaient par leur statut ou étaient encore par leurs vertus, par leurs qualités intrinsèques. Il était important que les hommes soient vertueux. Il était important qu’ils soient obéissants. Il était important qu’ils ne soient pas paresseux, mais qu’ils soient travailleurs. La bonne qualité de l’Etat dépendait de la bonne qualité des éléments de l’Etat. C’était un rapport d’être, c’était un rapport de qualité d’être, c’était un rapport de vertu. Dans cette nouvelle conception, ce qui va intéresser l’Etat, ce n’est pas ce que sont les hommes, ce ne sont même pas leurs litiges comme dans un Etat de justice, ce n’est même pas leur argent, ce qui est la caractéristique d’un Etat de fiscalité, non. Ce qui caractérise un Etat de police, ce qui l’intéresse, c’est ce que font les hommes. C’est leur activité, c’est leur occupation. L’objectif de la police c’est donc le contrôle et la prise en charge de l’activité des hommes, en tant que cette activité peut constituer un élément différentiel dans le développement des forces de l’Etat.

Bon, je crois qu’on est là, si vous voulez, au cœur même de ce qui va constituer l’organisation de ce que les Allemands appellent ‘l’Etat de police’ et que les Français, sans l’appeler comme tel, ont de fait mis en place. A travers le projet de Turquet de Mayerne, on voit, au fond, à quoi s’accroche ce projet de ‘grande police’ : c’est l’activité de l’homme comme élément constitutif de la force de l’Etat. Concrètement, la police devra être quoi ? Eh bien elle devra être, elle devra se donner comme instrument tout ce qui est nécessaire et suffisant pour que cette activité de l’homme s’intègre effectivement à l’Etat, à ses forces, au développement des forces de l’Etat ; et elle devra faire en sorte que l’Etat puisse, en retour, stimuler, déterminer, orienter cette activité d’une manière qui soit effectivement utile à l’Etat. D’un mot, il s’agit de la création de l’utilité étatique à partir de, et à travers l’activité des hommes. Création de l’utilité publique à partir de l’occupation, de l’activité — à partir du faire.

Eh bien, à partir de là, et en ressaisissant là le cœur de cette idée si moderne de la police, je crois que l’on peut facilement déduire les objets dont la police prétend désormais s’occuper. Premièrement, la police va aura à s’occuper, premier souci, eh bien du nombre des hommes. Car c’est très important, aussi bien quant à l’activité des hommes qu’à leur intégration dans une utilité étatique, de savoir combien il y en a – et de faire en sorte qu’il y en ait le plus possible. La force d’un Etat dépend du nombre de ses habitants, c’est une thèse que l’on voit formulée, déjà, tôt dans le Moyen-Age, répétée à travers le XVIème siècle mais qui au XVIIème siècle va prendre un sens précis, dans la mesure où on posera aussitôt le problème de savoir combien d’hommes il faut effectivement, et quel rapport il doit y avoir entre le nombre d’hommes, et l’étendue du territoire, les richesses, etc., pour que la force de l’Etat puisse croître au mieux et de la façon la plus sûre. La thèse, l’affirmation que la force d’un Etat dépend du nombre de ses habitants, vous la trouvez répétée obstinément à travers tout le XVIIème siècle et le début du XVIIIème siècle encore, avant la grande critique et la grande problématisation que feront les physiocrates – mais je prends un texte de la fin du XVIIème et du tout début du XVIIIème, un texte de l’abbé Fleury, qui disait dans les notes des leçons qu’il donnait au Dauphin : ‘On ne peut rendre justice, faire guerre, lever finances, etc., sans qu’il y ait abondance d’hommes vivants, sains et paisibles. Plus il y en a, plus le reste est facile, plus l’Etat et le Prince sont puissants.’ Mais encore faut-il aussitôt dire que ce n’est pas le chiffre absolu de la population qui est ici important, mais son rapport avec l’ensemble des forces, étendue du territoire, ressources, ressources naturelles, richesses, activités commerciales, etc., et c’est toujours Fleury qui dit dans ses notes de cours : ‘Etendue de terre ne fait rien à la grandeur de l’Etat, mais fertilité et nombre d’hommes. Hollande, Moscovie, Turquie, quelle différence ? Etendue déserte nuit au commerce et au gouvernement. Plutôt cinq cent mille hommes en peu d’espace qu’un million dispersé en terre d’Israël.’ De là, si vous voulez, le premier objet de la police, comme le nombre d’hommes, le développement quantitatif de la population par rapport aux ressources et possibilités du territoire qu’occupe cette population. C’est ce que Hohenthal appellera, dans son traité de police, la ‘copia civium’, l’abondance des citoyens.

Premièrement, donc, nombre des citoyens, c’est ça le premier objet de la police. Deuxième objet de la police, les nécessités de la vie. Car il ne suffit pas qu’il y ait des hommes, faut-il encore qu’ils puissent vivre. Et par conséquent, la police va s’occuper des nécessités immédiates, au premier chef bien sûr, les vivres, les objets dits de première nécessité, là encore Fleury dira : ‘Prince est père. Nourrir ses enfants, chercher les moyens de procurer au peuple nourriture, vêtements, logement, chauffage, on ne peut trop multiplier les denrées utiles de la vie.’ Cet objectif de la police, veiller à ce que les gens puissent effectivement soutenir la vie que la naissance leur a donnée, implique évidemment une politique agricole, multiplier le peuple de la campagne par la diminution des tailles, des charges, de la milice, cultiver les terres qui ne e sont pas encore – tout ceci est dans Fleury – cela implique également un contrôle de la commercialisation des denrées, de leur circulation, des provisions qui sont faites pour les moments de disette, etc., bref, toute cette police des grains dont je vous ai parlé au début et qui constitue d’après d’Argenson ‘la police la plus précieuse et la plus importante pour l’ordre public’, ce qui implique également que non seulement la commercialisation de ces vivres et denrées sera surveillée, mais également leur qualité au moment de leur mise en vente, le fait qu’ils ne soient pas gâtés, etc.

Et par là on touche à un troisième objectif de la police, après le nombre des gens, après les nécessités de la vie, on touche au problème de la santé. La santé, pour que les hommes, nombreux et qui subsistent grâce aux vivres et aux éléments de première nécessité qu’on leur fournit, pour que ces individus puissent de plus travailler, s’activer, etc. Et par conséquent pour la police la santé ne sera pas simplement un problème dans les cas d’épidémie, lorsque la peste se déclare, ou lorsqu’il s’agit simplement d’écarter des contagions de lépreux, mais désormais la santé, la santé quotidienne de tout le monde va devenir un objet permanent de souci et d’intervention pour la police. Il va donc falloir veiller à tout ce qui peut entretenir les maladies en général. Cela va être, dans les villes surtout, l’air, l’aération, la ventilation – tout ceci étant lié bien entendu à la théorie des miasmes –, et on va avoir toute une politique d’un nouvel équipement, d’un nouvel espace urbain qui sera ordonné, qui sera subordonné à des principes et des soucis de santé : largeur des rues, dispersion des éléments qui peuvent produire des miasmes et empoisonner l’atmosphère, les boucheries, les abattoirs, les cimetières, etc., donc toute politique de l’espace urbain, liée à ce problème de santé.

Quatrième objet de la police, après la santé, eh bien cela va être précisément : quand on a des hommes nombreux, qui peuvent subsister, et qui sont en bonne santé, veiller à leur activité. A leur activité, entendu d’abord le fait qu’ils ne soient pas oisifs. Mettre au travail tous ceux qui peuvent travailler, c’est la politique à l’égard des pauvres valides. Ne subvenir qu’aux besoins des pauvres invalides – et ce sera aussi, beaucoup plus important, veiller aux différents types d’activités dont les hommes sont susceptibles. Veiller à ce que les différents métiers dont on a besoin, dont l’Etat a besoin, soient effectivement pratiqués. Veiller à ce que les produits soient fabriqués selon un modèle qui soit tel que le pays puisse en bénéficier, etc. Toute cette réglementation des métiers qui est un autre des objets de la police.

Enfin, dernier objet de la police, la circulation. La circulation de ces marchandises, de ces produits qui sont issus de l’activité des hommes. Et cette circulation, il faut l’entendre d’abord au sens des instruments matériels qu’il faut bien lui donner. Donc, la police s’occupera des routes, de leur état, de leur développement, de la navigabilité des fleuves, des canaux, etc. Dans son ‘Traité de Droit Public’, Domat consacre un chapitre qui s’appelle ‘De la police’ et dont le titre complet est ‘De la police pour l’usage des mers, des fleuves, des rivières, des ponts, des rues, des places publiques, des grands chemins et autres lieux publics’. L’espace de la circulation est donc un objet privilégié pour la police. Mais par circulation il faut entendre non seulement ce réseau matériel qui permet la circulation des marchandises et éventuellement des hommes, mais aussi la circulation elle-même, c’est-à-dire l’ensemble des règlements, contraintes, limites, ou au contraire facilitations et encouragements qui vont permettre de faire circuler les hommes et les choses dans le royaume, ou éventuellement hors des frontières. Alors, tous ces règlements typiquement de police, dont les uns vont réprimer le vagabondage, les autres vont faciliter la circulation des marchandises dans telle ou telle direction, d’autres qui vont empêcher que les ouvriers qualifiés ne puissent se déplacer par rapport à leur lieu de travail, ou surtout ne puissent quitter le royaume, etc. C’est tout ce champ de la circulation qui va devenir, après la santé, après les vivres, après les objets de première nécessité, après la population elle-même, eh bien l’objet même de la police.

D’une façon générale, au fond, ce que la police va avoir à régir, ce qui va constituer son objet fondamental, eh bien cela va être toutes les formes de coexistence des hommes les uns à l’égard des autres. C’est le fait qu’ils vivent ensemble, qu’ils se reproduisent, qu’ils ont besoin, chacun pour sa part, d’une certaine quantité de nourriture, d’air, etc., pour respirer, vivre, etc., c’est le fait qu’ils travaillent, qu’ils travaillent les uns à côté des autres à des métiers différents ou semblables, etc., c’est le fait aussi qu’ils sont dans un espace de circulation, c’est toute cette une espèce de -– pour employer un mot qui est anachronique par rapport aux spéculations de l’époque – toute cette espèce de socialité que la police doit prendre en charge. Ce que la police – et cela les théoriciens du XVIIIème siècle le diront – ce dont la police s’occupe au fond, c’est la société. Mais déjà, Turquet de Mayerne dit que la vocation des hommes c’était de s’associer les uns avec les autres, de ‘s’entre-chercher’ les uns avec les autres. Et c’est cette communication, l’acheminement et l’entretènement de cette communication qui est proprement l’objet de la police. La coexistence et la communication des hommes les uns avec les hommes, c’est finalement ça le domaine que doit couvrir cette ‘Polizeiwissenschaft’ et cette institution de la police dont parlent les gens du XVIIème et du XVIIIème siècle. Ce qu’embrasse ainsi la police, c’est au fond un immense domaine dont on pourrait dire qu’il va, eh bien, du vivre au plus-que-vivre. Je veux dire par là que : la police doit s’assurer que les hommes vivent, et en grand nombre ; la police doit s’assurer qu’ils ont de quoi vivre et que par conséquent ils ont de quoi ne pas trop mourir, ou en trop grand nombre. Mais elle doit aussi s’assurer, en même temps, que ce qui dans leur activité, peut aller au-delà de cette pure et simple subsistance, eh bien que tout cela va bien être, en effet, produit, distribué, réparti, mis en circulation d’une manière telle que l’Etat puisse en tirer, effectivement, sa force. Disons d’un mot que dans un système économique, social, on pourrait même dire, dans ce système anthropologique nouveau qui se met en place à la fin du XVIème et au début du XVIIème siècle, qui n’est plus commandé par le problème immédiat du ‘ne pas mourir et survivre ‘, mais qui va être commandé maintenant par le problème ‘vivre et faire un peu mieux que vivre ‘, eh bien, c’est là que la police s’insère, dans la mesure où elle est l’ensemble des techniques qui assurent que vivre, faire un peu mieux que vivre, coexister, communiquer, tout ceci sera effectivement convertissable en force d’Etat.

La police, c’est l’ensemble des interventions et des moyens qui assurent que vivre, mieux que vivre, coexister sera effectivement utile à la constitution, à la majoration des forces de l’état. On a donc, si vous voulez, avec la police, un cercle, qui partant de l’Etat comme pouvoir d’intervention rationnel et calculé sur les individus, va faire retour à l’Etat, retour à l’Etat comme ensemble de forces croissantes ou à faire croître, mais qui va passer par quoi ? Eh bien par la vie des individus, qui va maintenant comme simple vie être précieuse à l’Etat – au fond, ceci, c’était déjà acquis, on savait bien qu’un roi, un souverain était d’autant plus puissant qu’il avait beaucoup de sujets. Cela va passer par la vie des individus, mais cela va passer aussi par leur mieux que vivre, par leur plus que vivre, c’est-à-dire par ce qu’on appelle à l’époque la commodité des hommes, leur agrément, ou encore leur félicité. C’est-à-dire que ce cercle, avec tout ce qu’il implique, fait que la police doit arriver à articuler l’une sur l’autre la force de l’Etat et la félicité des individus. Félicité en tant que mieux que vivre des individus, c’est cela qui doit être en quelque sorte prélevé et constitué en utilité étatique. Faire du bonheur des hommes l’utilité de l’Etat, faire du bonheur des hommes la force même de l’Etat.

Et c’est pourquoi vous trouvez dans toutes ces définitions de la police auxquelles je faisais allusion, un élément que j’avais avec soin mis de côté et qui est le bonheur des hommes. Vous trouvez par exemple chez De la Mare cette affirmation que ‘l’unique objet de la police consiste à conduire l’homme à la plus parfaite félicité dont il puisse jouir en cette vie.’ Ou encore, Hohental (…) dit que la police, c’est ‘l’ensemble des moyens qui assurent — rei publique splendorem– la splendeur de la République – et externam singulorum civilium felicitatem –et la félicité externe de chacun des individus’. Splendeur de la République et félicité de chacun, je reprends la définition fondamentale de Von Justi qui, encore une fois, est la plus claire et la plus articulée, la plus analytique. Von Justi dit ceci : ‘La police, c’est l’ensemble des lois et des règlements qui concernent l’intérieur d’un Etat, qui tendent à affermir et à augmenter sa puissance, à faire un bon emploi de ces forces, (…) et enfin à procurer le bonheur des sujets.’ Affermir et à augmenter la puissance de l’Etat, faire un bon emploi des forces de l’Etat, procurer le bonheur des sujets : c’est cette articulation-là qui est spécifique de la police.

Eh bien, il y a un mot, qui mieux encore que celui d’agrément, de commodité, de félicité désigne ce dont la police s’occupe, ce mot, on le trouve rarement avant la fin du XVIIIème siècle, il a pourtant été employé au début du XVIIème, me semble-t-il d’une façon assez unique, sans avoir été réutilisé dans la littérature française, mais vous allez voir quel écho il aura, et en quoi cela va déboucher sur toute une série de problèmes absolument fondamentaux, ce mot est celui-ci, on le trouve dans Montchrestien, ‘L’économie politique’. Eh bien Montchrestien dit ceci : ‘Au fond, la nature ne peut nous donner que l’être, mais le bien-être, nous le tenons de la discipline et des arts. La discipline, qui doit être égale pour tous, important qu’il est au bien de l’Etat que tous y vivent bien et honnêtement, et les arts, qui depuis la Chute sont indispensables’ pour nous donner ‘le nécessaire, l’utile, le bienséant et l’agréable’. Eh bien tout ce qui va de l’être au bien-être, tout ce qui peut produire ce bien-être au-delà de l’être, et de telle sorte que le bien-être des individus soit la force de l’Etat, c’est cela me semble-t-il, qui est l’objectif de la police.