Spéculations

1. Zarathoustresque

Etre, c’est être socialement. Quand bien même l’un ou l’une d’entre nous trouve la martingale, trouve miraculeusement à s’affranchir des normes sociales, trouve une forme de liberté, sa première envie sera de le faire savoir. Après tout, même Zarathoustra est redescendu de sa montagne, après avoir joui, dix ans durant, de ‘son esprit et de sa solitude’. Et on ne peut pas dire que ça c’est très bien passé ensuite, sur la place du marché, quand il a entrepris d’évangéliser tout le monde. Quand bien même on trouverait son être solaire, son midi, bien sûr qu’on voudrait le faire savoir. Alors peut-être que ce serait ça la bonne pratique : grimper sur sa montagne, trouver un peu de midi, redescendre le raconter, tout le monde se gausse, remonter sur la montagne. Et répéter l’opération. L’aigle et le sarcasme. La caverne et la place du marché. Les illuminations et les commentaires. Ça pourrait être une sorte de diététique pour se défendre des aliénations du social, et aussi des aliénations du Moi.

2. Harmoniques

Carolin Emcke, dans ‘Notre désir’ (Wie wir begehren), revendique les changements de son désir : aimer d’abord les garçons, puis les filles. Elle revendique la succession et la pluralité de ses désirs, et aussi l’identité que l’on se construit soi-même en brisant les moules que la norme sociale propose si pernicieusement. Paul B. Preciado, lui, revendique carrément la métamorphose comme identité : femme hier, homme aujourd’hui – tout en sachant que ce n’est aucune de ses stations qui compte, mais le changement, l’évolution, le voyage, la transition. L’identité, ce serait ce voyage, ce gradient d’un état à l’autre : un peu plus, un peu moins, par à-coups, par saccades, par essais-erreurs, par incarnations successives des rôles ou des masques disponibles, on se trouve, on s’invente. La vie est longue. ‘La vie est vaste, étant ivre d’absence’, dit Paul Valéry. Moi, modeste inventeur, je serai extrêmement reconnaissant à quiconque me nommera écrivain, par exemple, aussi reconnaissant que Preciado quand on le nomme Paul et non plus Beatriz. Parce que l’on acte et autorise le changement, le jeu, la création, et la succession comme identité. Dès lors, un autre mode d’être nous est possible, de nouveaux espaces s’ouvrent. Nous pouvons être ‘harmoniques’, ou périodiques : nous pouvons exister successivement, et même simultanément dans des rôles différents, être ceci et aussi cela, vibrer comme ceci ou comme cela. Être caméléonesques, changeants, vibratiles. Ecouter en soi le tac-tac-tac de la musique, des mots, des énergies qui à chaque instant fusent. Apprendre à naviguer dans nos harmoniques.

3. Jeu de société

Dans le train vers Nantes, derrière nous, un très jeune couple. A peine la vingtaine. Lui parle doctement du basket américain, de la NBA, des Cleveland Cavaliers, des Golden States et de LeBron James. Il détaille minutieusement son savoir, et elle, le visage tourné vers lui, elle écoute comme à l’école. Quand elle comprend, elle dit gravement : OK, et sinon elle pose une question, demande des éclaicissements que lui donne, impavide. Puis, au bout d’un long moment, ils changent, et c’est lui qui se tourne vers elle, elle qui développe avec non moins de science sur ses copines, sur les meufs, la hauteur des jupes, le maquillage, etc. Et, lui, même jeu, questionne, acquiesse. Et puis, il y a une sorte de debriefing, de conclusion philosophique : les meufs sont subtiles, ou timides, ou il y a celles qui ‘cherchent’. Les mecs – discret rengorgement du jeune homme quand même – sont ‘cash’, directs, bourrins. Ils rient. Ils jouent à l’amour comme il n’y a pas si longtemps ils jouaient à la marchande, avec une candeur désarmante. C’est vraiment ‘le vert paradis des amours enfantines’ : pas encore la complaisance un peu lasse de l’amant ou de l’amante qui écoute l’autre par amour, ou par ennui, non, juste la gravité enfantine du jeu ou chacun prend son tour ; pas encore le jeu de rôle conscient ou inconscient des genres, pas encore les masques que l’on enfile, pas encore les rôles dont on hérite et qu’on joue sans le savoir, comme Monsieur Jourdain. Non, juste la perfection ontologique des meufs et des mecs, mecs et meufs, qui brillent comme le plastron de figurines flambant neuves sur le plateau d’un jeu de société qu’on adorerait jouer. Malheur à qui renversera le plateau, ou voudra regarder ce qu’il y a derrière, mais nous n’en sommes pas là, les figurines gambadent gaiement entre les cases comme une balle tennis entre les limites – les limites – du court. Une sorte de bonheur réglé – et oui, bien sûr qu’on a déjà joué à ces jeux.

4. Elaboration seconde (sekundäre Bearbeitung)

Une élaboration seconde de soi-même, une recomposition, un reclassement. Un discours du Moi, une création, une déclaration. Un statement. Fort bien, fort louable, mais, comment? Appuyé sur quoi? Sur l’ancien Moi? Destiné à qui? Et comment faire que les anciennes casseroles donnent des plats nouveaux?

5. Persistance

Maintes fois coupés, brisés, sectionnés – mais nous avons repoussé depuis.

Fétiche

“Venez avec votre objet fétiche”, avait malicieusement demandé le professeur de yoga avant le stage. Flottement chez les participants. Fétiche, moi? Mais comment donc! Tout le monde pense “fétichisme” avec des gloussements intérieurs. Arrivés au jour dit, assis en rond dans la grande salle qui donne sur la mer, chacun déballe sa marchandise. Point de latex brillant. Sur seize participant(es) nous avons donc: six bijoux, quatre téléphones portables ou tablettes, un bouddha, un chat, un totem, des cailloux, un livre de cuisine, un flacon de parfum. Au final, des objets avec qui on vit intimement, qui ont une histoire ou qui permettent d’en raconter. Des parties de nous mêmes, certes très avouables, celles qu’on peut avouer, qui nous racontent. Mais alors, pourquoi cette gêne?

Dans son article “Éloge du fétichisme”(Libération du 2 juillet 2018), le philosophe Paul B. Preciado retrace l’histoire du mot. “Fétiche [du portugais feitiço, “articificiel” et par extension “sortilège” et du latin facticius, “factice”] est le nom que les premiers colonisateurs portugais donnèrent au cours du XVe siècle aux objets auxquels les peuples originels de la côte ouest de l’Afrique accordaient une valeur singulière, en faisant les éléments cruciaux d’un rituel dans lequel la différence entre vivants et morts, organique et inorganique, animal et humain dépassaient les taxonomies de la pensée chrétienne médiévale. Fétiche était le nom par lequel les marchands coloniaux et les missionnaires européens reléguaient ces objets et rituels au rang de pratiques de sorcellerie, d’expériences primitives et pathologiques, qui devaient être exterminées.”

Le fétiche a ensuite connu un riche devenir théorique: fétichisme de la marchandise pour Marx, fétichisme sexuel pour le psychologue Alfred Binet, repris ensuite par Freud, puis Lacan. Aujourd’hui on dirait que le “sortilège” s’est déplacé du religieux vers le sexuel, tandis que nous vivons à tel point dans le fétichisme de la marchandise que nous ne nous en apercevons même plus. Fétichés, fétichistes nous sommes donc. Dépendants totalement d’objets comme le téléphone portable pour fonctionner dans la société, ou d’extensions affectives de nous-mêmes (telle bague, tel carnet de notes, tel souvenir) pour nous reconnaître ou nous estimer, nous existons à mi-chemin entre notre destin biologique issu de l’animal, et notre facticité. Le fétiche, c’est le factice; mais le factice, c’est le factus, le « fait » ou le « faire ». C’est-à-dire que le fétiche ressort d’une création consciente, d’un art, d’une fabrication intelligente – et d’un effort.

L’homme prothétique, c’est aussi l’homme qui s’invente. Notre facticité, ou notre fétichisme nous honorent parce qu’ils sont notre créativité et notre courage face au « donné » biologique ou social de la condition humaine. Et après tout, ces « Hilfkonstruktionen », ces « constructions de secours » ou « étais » dont parle Freud dans « Malaise dans la culture », nous en sommes les concepteurs, les ingénieurs, elles sont notre art. Affublés de nos prothèses, ou de nos fétiches, de nos fétiches prothétiques ou de nos prothèses fétiches, nous sommes nous-même, indéniablement. Nous jouissons d’un corps augmenté, d’un corps fabriqué avec de nouvelles capacités de perception et de placement dans le monde, une nouvelle proprioception. C’est, par exemple, l’Albertine de Proust qui dans « A l’ombre des jeunes filles en fleur » jouit du monde à travers le nouvel organe de perception qu’est le voile de son chapeau, qui vole au vent lors de la promenade en décapotable à Balbec. « Tout autant que de ses membres, Albertine avait une conscience directe de sa toque de paille d’Italie et de l’écharpe de soie (qui n’étaient pas pour elle le siège de moindres sensations de bien-être), et recevait d’elles, tout en faisant le tour de l’église, un autre genre d’impulsion, traduite par un contentement inerte mais auquel je trouvais de la grâce ; écharpe et toque qui n’étaient qu’une partie récente, adventice, de mon amie, mais qui m’était déjà chère et dont je suivais des yeux le sillage, le long du cyprès, dans l’air du soir ». Cette nouvelle acception du corps augmenté, ou facticisé, Preciado l’appelle « somathèque ». « Avec l’objet, » écrit-il dans le même article, « je reconstruis un autre corps, élargi ou transformé, qui, pour un moment, agit et vit. Incorporer l’objet, c’est rejeter sa condition de chose, insister pour l’intégrer comme vivant. D’où l’hospitalité que je ressens à l’égard de la prothèse jusqu’à la considérer comme un organe éphémère et externalisable de mon corps. »

Il est temps de changer de regard sur les fétiches, ou pour dire autrement, sur les processus de facticisation de nos corps et de nous-mêmes. Les processus de changement de sexe, les déguisements, les changements de nom, les identités secondes, les opérations de chirurgie esthétiques, les accessoires en tout genre, les actions menées sous pseudonyme, les masques: toutes ces phénomènes constituent des stratégies savantes, élaborées, malicieuses et en même temps des révoltes salutaires qui mènent à l’identité. Nombre d’artistes en usent ou en ont usé. Qui d’entre nous n’a jamais ressenti un plaisir indescriptible à porter un chapeau, à parler une langue étrangère, à changer de parfum, à porter les vêtements d’un(e) autre? Voici ce que dit Stendhal, dans « Souvenirs d’égotisme »: « Me croira-t-on? Je porterais un masque avec plaisir, je changerais de nom avec délices, (…) mon souverain plaisir serait de me changer en un long allemand blond et de me promener ainsi dans Paris. » Ou encore Dylan Thomas: “O make me a mask / and a wall to shut from your spies.”

Le fétiche, le factice, ou comme dit Proust “l’adventice” constituent la voie consciente de la construction de soi. Allant vers l’extrémité flottante du voile qui vole au vent, ou vers l’inframince du masque ou du maquillage entre intérieur et extérieur, on devient soi. Allant vers le grotesque du masque ou du pseudonyme, on se rencontre, on s’invente, on échappe au “donné” ou à “l’hérité” qui pèsent lourd, on s’allège. “S’il y est des abîmes, ce sont nos abîmes”, dit Rilke dans “Lettres à un jeune poète” et “nous devons nous efforcer de les aimer”. On pourrait ajouter: s’il y est des fétiches, ce sont nos fétiches. Le processus de fabrication, d’ajout d’éléments factices ou “faits” à notre identité primaire; ce processus nous appartient et nous définit en plein. Le fétiche, c’est nous.

Sous l’astre mort de la morale

L’explosion des normes sociales a déjà eu lieu et nous sommes là à jouer à ne pas nous en apercevoir – à essayer d’entrevoir. Hier soir Paul B. Preciado a dit avec humour : « nous sommes dans un moment révolutionnaire mais personne n’est au courant ! ».Le navire social continue à avancer sur son erre, mais tout est devenu faux et bizarre. Nous jouons à être des hommes qui seraient des hommes, des femmes qui seraient des femmes. Nous jouons encore à croire aux sacro-saintes « valeurs » qui sont usées jusqu’à la corde et qui ne sont plus que des ectoplasmes, des artefacts, des archaïsmes, des images usées qui sentent le vieux: travail, famille, religion, nation. Les conservateurs freinent des quatre fers bien sûr, mais ce faisant, dit Jankélévitch, ils participent eux aussi à la futurition, au devenir, ils attisent le feu qu’ils espéraient éteindre. Littéralement, le temps les traîne tandis qu’ils trépignent comme des enfants, s’accrochent et se désolent de ce décor toujours changeant, toujours fluant, toujours en avant.

 

Le temps, écrit Castoriadis, est création. Le temps est surgissement continu d’altérité radicale, de nouveauté radicale. Chaque nouveau né, chaque nouveau moment est porteur de cette nouveauté radicale, de cet inédit, de cet inouï, de ce jamais vu, de cette invention pure. C’est comme si nous étions assis à côté d’un volcan qui continuellement crache du révolutionnaire, du radicalement nouveau. Et nous, société, continuellement nous nous précipitons sur le magma brûlant, sur la lave encore chaude pour la faire rentrer dans nos anciens moules, dans nos anciens termes, dans nos anciennes coutumes. Faussaires que nous sommes – par nécessité? Par habitude? Par inhibition? – nous transformons le radicalement nouveau en parfaitement normé. Mais quel est-il donc, ce nomos au sein duquel nous puisons tous nos comportements et tous nos soutiens, toute notre éducation et presque tout notre être? Une maille souple, une infrastructure complexe et ramifiée qui tient la société ensemble et en fixe les règles. Nomos au sens grec, c’est aussi la mesure de la musique, les règles de la musique du social. Nomos, c’est aussi la joie de Pessoa qui, un dimanche après-midi à Lisbonne, s’extasie de l’extraordinaire intelligence des choses et des gens. L’harmonie, pourrait-on dire, du social.

 

Mais cette maille, cette infrastructure est essentiellement… changeante! La morale, ou la norme sociale, ou le nomos, ou la « conduite » individuelle et collective évoluent avec les époques naturellement. C’est simplement un « fond », un décor que l’on espère suffisamment lointain dans ses effets, comme au théâtre, pour faire croire à un cadre immuable, immémorial. Le ciel peint de notre morale… La morale, dit Nietzsche, n’est jamais que les us et coutumes, les mœurs du plus grand nombre qui fait pression sur le petit nombre. La morale n’est pas morale, dit-il encore, c’est un rapport de force au pire, une transaction au mieux: soumission à la morale contre chaude protection du « troupeau ».

 

Mais le trouble, ou le décalage, ou l’impression de désharmonie vient du fait que même le plus grand nombre n’est plus sûr d’avoir cette morale-là. Ou bien on n’est plus sûr d’être le plus grand nombre. On se recompte, et on s’aperçoit avec angoisse qu’il n’y a plus que des minorités. La maille souple du nomos est restée accrochée sur quelque rocher, quelque concrétion morale tandis qu’imperturbable la moraine du temps fonce sur son lit: il y a des tensions, cela tire, cela craque. Autrement dit, le radicalement nouveau est partout et le filet de la norme craque ça et là et peine à le recouvrir. Il nous faut changer de norme comme le serpent change de peau. Un homme de quarante quatre ans comme moi sent toutes les lézardes qu’il y a entre « le moi » et, par exemple, le genre. Ou encore, la profession et la réflexion. Tout, en somme, de la façon de manger à celle de faire l’amour, de la notion de nature à celle de travail, de l’accès à la culture jusqu’à ne serait-ce que la façon de marcher dans la rue, de saluer ses congénères ou « se tenir » en général, a radicalement changé. Que s’est-il passé? C’est comme si tout à coup toute notre monnaie sociale, toute notre valeur d’échange avait subit une dévaluation brutale et subite, si radicale qu’on ne comprend plus à quoi ces bouts de papier et de métal pouvaient servir.

 

Considérons la chance que représente notre époque: tout est à réinventer. Pour mieux dire les choses: nous devons forger de nouveaux concepts, inventer de nouveaux termes pour voir et nommer ce que nous faisons déjà: vivre, se nourrir, travailler, penser, tout cela a radicalement changé sans que nous prenions la peine de le qualifier de nouveau. Il nous faut peindre un nouveau ciel, une nouvelle morale au-dessus de nos nouveaux us et coutumes. On ne parle pas ici de la « disruption » chère aux start-up, on ne parle de tout monétiser de notre quotidien. On parle de s’asseoir à une table entre gens de bonne volonté pour réaliser des projets. Tout fait projet: notre façon de nous alimenter, de nous reproduire, d’acquérir du savoir. Observons comment nous évoluons, nommons les choses, regardons en face ce que nous sommes devenus. Nommons, avec bienveillance, sans préjugés. Ainsi cessera cette impression pénible de décalage, de retard ou d’écho entre notre façon de vivre et notre façon de penser.