Lettre à Paul B.

Cher Paul,

J’étais à la conférence de Beaubourg l’autre dimanche, l’observatoire des passions. Une amie qui te suit depuis Testojunkie, Barcelone et la Dokumenta d’Athènes m’avait dit de venir. Nous sommes ressortis de là en ayant envie de lire, de réfléchir et de faire des trucs. Moi, le cerveau retourné, mais content ! Depuis je me suis mis à écrire avant de me rendre compte que je manquais de perspective, ou d’angle : plutôt qu’essayer de théoriser dans son coin mieux vaut peut-être recueillir des témoignages, croiser des points de vue, faire des projets. Et puis en substance j’ai entendu dans ton discours : ne restez pas plantés là, bougez-vous ça ira mieux après. Alors j’essaye de dire ce que j’ai compris ou entrevu. Des idées ou des images pour l’instant. Ce n’est pas facile il y a encore beaucoup de confusion.

 

L’explosion a déjà eu lieu

Les normes sociales ont déjà explosé, les normes de genre craquèlent mais ce qui fait « que tout ne s’écroule pas » c’est qu’il y a une sorte d’inertie, une sorte d’effet retard comme si le navire social continuait sur son erre alors que tout est devenu faux et bizarre. Il y a une sorte de décalage entre notre façon de nous comporter et notre façon de vivre ou de penser. Peut-être que Weinstein, pour un hétéro comme moi, a créé le premier vertige. Terreur de découvrir la fausseté de tout, écrit Nietzsche. Il dit aussi, la morale n’est pas morale, ce n’est jamais que les us et coutumes du plus grand nombre qui fait pression sur le petit nombre. Une sorte de racket en somme : soumets-toi et tu auras en échange la protection du « troupeau ». Tu auras aussi l’angoisse, le mal-être et l’aliénation. Peut-être après tout que le plus grand nombre n’est plus très sûr d’être le plus grand nombre. Peut-être qu’il n’y a plus que des minorités, ou des « self ». Est-ce cela ?

 

A travers la chute d’eau

Dans le « temple du Soleil » à un moment Tintin passe derrière une chute d’eau. Il quitte le monde visible, tout le monde pense qu’il est mort et puis il crie, lance une pierre, se fait connaître et les autres le rejoignent en passant à traversla chute d’eau en s’aidant d’une corde. Tous émus, tous contents, tous émoustillés, tous surpris d’arriver de l’autre côté à savoir un grotte, une caverne, un boyau qui mène au temple, etc. Je ne sais pas si tu vois la scène… Fort potentiel psychanalytique ! Eh bien c’est exactement ce que je ressens, à ceci près que l’autre côté de ma chute d’eau, c’est le même monde… mais comme faux, artefacté, ectoplasmé, archaïcisé… En fait de l’autre côté de la chute d’eau, c’est un autre monde parce qu’il y a un autre angle, un autre regard. Du coup j’ai envie de l’explorer, de le théoriser, de le cartographier. C’est tellement bizarre !

 

Reset the stage

Dimanche, au sortir de ta conférence à la terrasse du café Beaubourg, nous avons vu passer un couple, Jeanne et moi. Lui, engoncé dans son costume cravate moulant, absolument triomphant. Elle, la bombasse, minijupe avec l’inévitable motif de porte-jarretelle qui dépasse, yeux de biche, jambes de biche, etc., et maniée avec précaution par l’homme à cause des hauts talons sur les pavés. On a ri, bien sûr, parce que nous passions sans transition de « l’observatoire des passions » à « l’observatoire du ridicule ». Je me dis: bien sûr qu’il nous faut des rôles à jouer, des costumes à porter, des décors et des scènes pour exister: que serions nous, que serait la ville sans tout cela? Mais on a le droit de vouloir reconstruire le théâtre, de changer les éclairages et la toile de fond, de trouver de nouveaux auteurs et de nouvelles façons de jouer. On a le droit d’imaginer que « la dame » et « le monsieur » intervertissent leurs costumes et dévalent la piazza de Beaubourg avec classe. Et c’est peut-être la toile de fond qui ne va pas, le « ciel » de la morale qui est périmé, qui ne nous donne plus aucune dimension, aucune perspective. Faut-il des normes, des modèles autorisés, faut-il des rôles et des décors, des scènes et un public pour exister? Castoriadis écrit que la société produit nécessairement l’imaginaire dont elle a besoin pour son fonctionnement. On peut voir cela comme un processus créatif, après tout. On peut, sciemment, essayer d’accrocher d’autres idoles, d’autres étoiles dans le décor. Whatever works, pourrait-on dire, pourvu que cesse ce malaise, cette compression du moi, cette impression de vivre dans un mauvais film. Pourvu qu’on en reçoive une gratification, n’est-ce-pas? Des autres, évidemment. Ou pour changer: de nous mêmes. Ou de nouveaux nous-mêmes, libérés pour l’occasion ?

 

Monstre

Tu as parlé du « monstre ». Moi je me demande si ce n’est pas la condition humaine qui est monstrueuse ? La « Vie » pour parler comme les pro-life, est un processus assez gore. Il n’y a qu’à voir avec quelles pincettes les penseurs évolutionnistes du dix-neuvième siècle ont manié leurs propres découvertes. Il n’existe pas, ou plus d’ordre naturel, il n’y a qu’une évolution que nos sociétés, bien plus que de l’encadrer par des lois, un morale ou une éthique à géométrie variable, accompagnent ou suivent. Nous sommes des passagers du temps et nous voguons, transformant toujours notre espèce d’un fait naturel à un fait culturel. Nous avons notre condition sur les bras et il nous faut bien la fabriquer ! Le monstre, finalement, ce n’est pas vraiment le futur, c’est ce qui sort de l’instant. Le temps, écrit encore Castoriadis, est création. Le temps est surgissement continu d’altérité radicale, de nouveauté radicale. Chaque nouveau moment est porteur de nouveauté radicale, de cet inédit, de cet inouï, de ce jamais vu, de cette invention pure et simple. C’est comme si nous étions assis à côté d’un volcan qui continuellement crache du révolutionnaire. Et nous, société, continuellement nous nous précipitons sur le magma brûlant, sur la lave encore chaude pour la faire rentrer dans nos anciens moules, dans nos anciens termes, dans nos anciennes coutumes.

 

Frondes gravitationnelles

Pour gagner les astres éloignés, les sondes spatiales utilisent l’assistance, ou « fronde » gravitationnelle. Ce terme de mécanique spatiale, dixit Wiki, désigne « l’utilisation volontaire de l’attraction d’un corps céleste (planèteLune) pour modifier en direction et en vitesse la trajectoire d’un engin spatial. L’objectif est d’utiliser ce phénomène pour économiser le carburant qui aurait dû être consommé par le moteur-fusée du véhicule pour obtenir le même résultat. » Pour en avoir rencontré quelques unes dernièrement, nos « frondes » sociales, celles qui nous font aller quelque part sont ceux qui luttent du côté du non-conforme, du monstrueux ou de la révolte, ce sont eux qui incarnent ce fameux « nouveau » qui effraie tant et que personne n’ose voir. Par exemple, les discussions récentes, en France, sur la PMA et la GPA sont fort susceptibles d’éclairer d’un jour nouveau les familles traditionnelles sur la parentalité, la filiation. Là où ces « frondes » passent, la société est après plus à même de « dire et de se dire », de s’articuler pour ainsi dire pour avancer.

 

On sent ici, à Paris, comme un frétillement. La possibilité de créer des collectifs, de créer des « Labs ». Tout fait projet désormais : comment habiter, comment s’alimenter, comment procréer, comment travailler. Serait-ce possible d’en parler, à Paris ou ailleurs ? Ce serait formidable. En tout cas, un grand merci pour l’ouverture d’esprit et l’énergie communiquée !

 

Amicalement, Jean-Philippe / jp.dore@jpda.fr/ 07 60 06 29 46