Sans titre (Alphaville, Capitale de la douleur)

Aimer c’est ‘aller vers’, mais aussi, se trouver. C’est la fameuse promesse de bonheur de Stendhal, le plaisir anticipé – ou plutôt le plaisir de l’inconnu anticipé. Pour moi, le petit déclic de l’ascenseur quand on attend seul dans la chambre, le soir. Aimer, c’est être contenu, promis, donné, c’est-à-dire être sauvé. On pourrait croire, j’ai cru un moment, que cela voulait dire être débarrassé du fardeau d’être soi, être allégé, distancié, assuré en quelque sorte, sauvé de telle manière qu’on puisse jouir innocemment du monde et de l’Objet. Une sorte de paradis. Mais l’incertitude, le doute, d’abord faible bruit de fond puis progressivement puissance qui fore et qui ronge, c’est qu’on n’est pas très sûr que l’Objet est encore l’autre. Ou plutôt, que l’on arrive plus à oublier que l’on a soi-même fabriqué cet Objet. Karina qui lit Eluard, c’est sublime, mais c’est une construction sublime de Godard. Une projection. Un transfert. Le ravissement psychique de l’amour, c’est le ravissement du Moi, c’est la volonté de puissance du Moi qui contamine, qui crée l’Objet. Au moment où l’Objet se réveille et secoue ses fers, la construction s’effondre. Le voyage, et le contenu, et la destination, et le salut s’effondrent instantanément comme un décor. Et le Moi se réveille dans un néant glacé. Et vexé comme un pou, encore!