William Carlos Williams, Spring and all, 1923

‘Writing is not a searching about in the daily experience for apt similes and pretty thoughts and images… It is not a conscious recording of the day’s experiences ‘freshly and with the appearance of reality’… The writer of imagination would find himself released from observing things for the purpose of writing them down later. He would be there to enjoy, to taste, to engage the free world, not a world which he carries like a bag of food, always fearful lest he drop something or someone get more than he.’

B, 19

Ecrire, c’est constamment rater sa cible, manquer son objet. Ecrire c’est toujours trop tard, c’est la réaction chimique qui tue l’expérience, c’est la lumière qu’on rallume toujours trop tôt. Quelque chose s’est déclenché dans les bas-fonds, une étincelle, un décalage, un silence annonciateur. Quelque chose s’est modifié, une alarme en atteste, une diode qui s’allume quelque part, un parfum, une pression, un mot aussi bien. Mais le compte-rendu de ce fait – le langage, si vous voulez – écrase et fausse et tue le fait lui-même. Suprême imposture, le compte-rendu se fait passer pour le fait lui-même et assassine le témoin, détruit les preuves. Mais qu’importe, j’insiste et mille autres essais avortés fabriquent la poésie. Cette remontée. Cette fumigation. Ce voyage de particules intangibles. Ces fantômes. Qu’importe, finalement, le clocher de Martinville : c’est le compte-rendu raté de la sensation qui est la littérature.

B, 18

Je n’ai qu’un pas à faire, voilà ma force, mon avantage. Je n’ai qu’un petit pas à faire et une porte dérobée s’ouvre par laquelle miraculeusement je m’échappe. Je disparais dans votre dos, dans vos arrières, dans votre angle mort. Je disparais dans la vie que vous me laissez, à moi seul, qui s’étend comme une mer.

Bobsleigh, 17

Rue de la Chine, samedi soir. La rue, le silence, la consistance du silence, quelque chose de l’enfance, une sorte de paix de bande dessinée. Le petit pan de mur jaune, mais qui serait dans un album de Tintin. Le petit pan de mur jaune du restaurant syldave. Elle est en retard, je lis Bolaño en buvant du Chablis. Je lis, puissamment englouti dans le vingtième arrondissement confidentiel. Puis, nos silences. Et cette main furtivement serrée au bord des larmes, juste avant les larmes. Et la lithographie de Cocteau qui attend roulée dans son carton triangulaire. Et l’agneau et le vin d’Anjou. Et la tranquillité proprement sidérante, surnaturelle de la rue de la Chine.

B, 14 (boogie)

A midi devant la boulangerie une échelle tombe d’un échafaudage alors que deux types le démontent. Et l’échelle tombe sur la tête d’un vieux gars qui passait par là et s’effondre. Et la mendiante qui était assise devant la boutique se précipite, et les deux Noirs se précipitent, et la boulangère se précipite et deux clientes se précipitent. Et on établit le tabouret de la mendiante comme siège contre la devanture de la boulangerie. Et on asseoit le vieux gars dessus. Et l’on compresse la tête du vieux gars dans un gros paquet de papier absorbant alors que pisse le sang. Et l’on appelle les pompiers alors que le sang rouge brillant perle et que le bleu brillant des yeux du vieux gars fixe un point imaginaire loin au-dessus des Buttes. Et les deux monteurs se tiennent tous penauds derrière ce qui reste de l’échafaudage, les mains derrière le dos. Et arrivent les pompiers qui disposent des plots oranges devant leur camion rouge brillant. Et les pompiers nettoient la tête du vieux gars qui n’a toujours pas dit un mot et le portent dans le camion. Et les pompiers appellent les flics. Et les flics arrivent un homme et deux femmes. Et tout le monde lève le nez, queues de cheval brune et blonde, képi bleu, casques dorés miroirs. Et à tous de concert les mots manquent pour décrire la situation. Et la boulangère jette des bassines d’eau chaude sur les mares de sang. Et exactement au même moment une dame montre à sa fille une tartelette aux fraises gélifiée exactement du même rouge. Et les deux monteurs toujours les mains derrière le dos se font tancer par les flics à grands renforts de gestes de bas en haut comme dans les films de Jacques Tati. Et le camion rouge démarre avec le vieux gars dedans. Et la tartelette est achetée et placée dans une barquette de bristol blanc emballée dans un papier blanc formant une pyramide blanche avec un lien de rafia jaune sur le dessus. Et les flics dressent une contravention bleu clair. Et tout le monde téléphone, qui une barre d’échafaudage, qui une fillette, qui une cigarette, qui une trottinette dans l’autre main. Et les flics s’en vont eux-mêmes sur une dernière recommandation appuyée de gestes de l’index et sur un dernier regard contractuel et inquisiteur et sévère sur les éclairs et les religieuses. Et les deux gars reprennent lentement leur démontage avec un luxe comique de précaution alors que de toutes les fenêtres sortent des têtes inquisitrices et curieuses. Et ils finissent le boulot une main sur le téléphone et il règne tout l’après-midi une atmosphère de menace tranquille et d’événement avorté. Et les flaques d’eau rosies sèchent tranquillement au soleil et reflètent les nuages. Et la vieille camionette blanche chargée à mort de sections d’échafaudage finit par s’en aller dans une fumée noire. Et quelques têtes passent encore par habitude. Et puis vient la nuit.