Tandis que nous nous épuisons
A écranter nos psychés les unes sur les autres
Comme des dents de chiens
Le monde est là, goguenard
– mais pour qui donc luisent ces si douces lumières, au crépuscule?
Tandis que nous nous épuisons
A écranter nos psychés les unes sur les autres
Comme des dents de chiens
Le monde est là, goguenard
– mais pour qui donc luisent ces si douces lumières, au crépuscule?
Dans l’ancienne usine électrique
Il allait dans la radiance sourde, dans la vibration lumineuse et sombre
Il allait dans un champ coloré ouvert
Alors qu’elle répondait à mes questions
Peu à peu se dévoilaient
La grandeur et la beauté de son âme
Derrière la porte vitrée du jardin
Une femme se maquille avant de sortir
C’est comme une pantomime de reflets
Et pendant ce temps
Le monde aussi se prépare
Ils sont vraiment ridicules
Tout ces gens qui courent en rond autour du parc
Les filles en rose fluo
Les garçons en bleu fluo
Ils courent comme ils astiqueraient servilement leur licol
Moi je préfère regarder, dans les grandes serres
Les plantes tropicales pousser
Paresseusement
C’était de pâles dimanches après-midis de printemps, de pâles soleils. Le cœur battait fort alors et il y avait des escaliers difficiles à monter, des portes difficiles à pousser. L’angoisse était partout, dans chaque grain du monde – le monde qui semblait comprimé comme nos poitrines. Mais aussi, comme nous nous sentions vivre! Dans tout ce qui n’était pas la mort se glissait un espoir fantastique, une joie fantastique et un gratitude folle d’être en vie, d’être au monde. Tout était multiplié par dix. On pouvait habiter dans un sourire, même déformé, même timide et désolé: on pouvait habiter dans ce sourire comme dans un monde et tout redémarrer de sa vie à l’instant. Je me souviendrai toujours de ces après-midis.
Le soir on voit les gens installés devant leurs télés gigantesques, immobiles comme des opérateurs silencieux. Orage. Feux clignotants. Eclairs. Frottement mouillé des pneus des voitures. Voix qui résonnent. Tictac des pendules. Grignotements électroniques.
Tout à coup, j’ai compris ce qu’elle faisait. Construire des digues, pour les ravauder après. Elle était un vaste empire, dont les lointaines frontières connaissaient quelques troubles. Courir l’immense chemin de ronde, à la recherche des faiblesses de la maçonnerie, des fissures, des brèches. Calculer des défenses, des chevalements, des retardateurs. Scruter l’horizon dans l’espoir secret, refoulé qu’enfin les craintes se confirment, qu’apparaisse enfin les Vagues. Et puis, scruter l’horizon intérieur aussi, comme de biais: celui qui inquiète encore davantage. Fondamentalement, son acte était de construire le mur pour justifier la crainte – ou peut-être était-ce l’inverse. Ainsi naissait une civilisation. Et par son attitude, par d’imperceptibles signes, une maladresse enjouée, elle essayait de nous inciter à construire le mur avec elle. Finalement tout son effort était là: nous convaincre.
C’était une vie de villas et de piscines, de cocktails et de rires, de regards et de silences. Une vie de Méditerranée. Chaque soir sur la plage était glorieux. Et, logés entre toutes ces étoiles, glissés entre toutes ces lumières existaient d’autres blocs de silence, d’autres constellations de secret, d’autres noires royautés de solitude. Et les ondes bleues de l’eau, la gaze fragile des conversations, la grâce rebondissante des moments, contournaient cela. L’élégance, c’était de bâtir tout de même un monde, une cosmogonie, un haut et un bas avec ce qu’on avait, avec ce qu’on pouvait décemment avouer. Une cosmogonie d’alibi, une cosmogonie du vieux monde visible, une cosmogonie du bord de l’abîme avec ses couchers de soleil dans les vapeurs du soir, traversées par les flèches d’argent des avions à l’aterrissage. De nos rêves si lointains, nous ramenions sur la table du petit-déjeuner une striure de plus dans le bois ancien, un silence glissé à dessein, un insecte inconnu de plus dans l’entomologie de nos étrangetés.
Plus tard, bien plus tard, après les explosions, les cris et les danses, après les parades folles dans les rues sur les voitures et les scooters, après toute cette dépense d’énergie et de désir, d’agressivité et de guerre primitive, après tout cela nous étions couchés dans le parc ouvert la nuit. Nous étions couchés dans la grande clairière dont la face oblique dominait la ville et ses lumières, comme un vaisseau spatial, comme un astéroïde dont nous sentions gronder les moteurs sourds en dessous de nous. Couchés dans l’herbe oblique, bordés par la masse sombre et frémissante des arbres, nous voguions vers une sorte de stase, un instant suspendu. Nous buvions des bières glacées. Certains semblaient se faire comprendre sans parler – désignant juste d’un geste vague, la clairière et les lumières de la ville, en bas, comme une explication suffisante, comme un discours. D’autres se répandaient en murmures, en confidences interminables qui cliquetaient dans l’air noir comme les formules d’un code. D’autres encore criaient, se battaient, s’embrassaient, pleuraient, riaient – et encore, au loin les klaxons, les sirènes, les vivas, les fusées. Comme il y avait de grandes masses d’ombre et de fatigue et un flux continu d’air subtil entre nous tous, nous avancions dans la même nuit. Epuisés par le plaisir nous avancions dans la même nuit et la nuit s’ouvrait, c’était un futur de possibilités tactiles qui explosaient en nous comme de petites capsules transparentes, euphorisantes. Nous happions ce plancton invisible avec nos branchies invisibles, avec nos rêves invisibles, avec nos sens cachés, oubliés, antiques, primitifs. Nous foncions, cloués à l’aile oblique de notre vaisseau par l’accélération, happant sur nos rétines hypersensibles les messages codés des étoiles, les signaux des diodes numériques. Nous fendions l’espace de nos visages, de nos poitrines, de nos corps – garçons et filles moulés par le halo doré de nos écrans, transformés en pilotes stoïques d’astronefs, nos longues chevelures déroulées dans la nuit. Rangés à nos pieds, il y avait nos casques invisibles et nos glaives invisibles et la rumeur d’anciens combats. Nous étions embarqués dans la même nuit que nous pilotions d’une main calme avec un sourire en coin. Nous étions la puissance. Nous étions embarqués dans la même nuit et nous voyions, fusionnés en un seul et même système perceptif par quelque prodige, par quelque synchronisation mathématique – nous voyions les figures de futurs considérablement distants qui tournoyaient lentement devant nous. Avec nos yeux futurs, avec nos yeux distants, avec nos hyperyeux, nous les faisions tourner nonchalamment comme les pièces d’un puzzle, nous cherchions distraitement les accords, les connexions subtiles, les rotules synaptiques. Nous étions embarqués dans la même nuit aux longues embardées cosmiques. Nous étions embarqués dans la même nuit. Depuis le début il y avait une sorte de musique, à la limite de l’audible, qui aurait été comme le grattement d’un myriade de minuscules alvéoles creuses par de très fines pattes de robots, le grésillement électronique d’une matrice qui patiemment imprimerait la nuit avant et après nous, le flux nuageux, labile de nos nouvelles pensées accélérées, de nos pensées fulgurantes comme des ondes droguées de plaisir. Nous étions embarqués dans la même nuit.