Animula, vagula, blandula

Un universitaire raconte à la radio que nous sommes tous désormais « en ligne » comme nous étions autrefois à la chaîne dans les usines. Il y a du vrai. Nous boulonnons des mails, de l’Instagram et du Facebook douze heures par jour. Oui, nous sommes entièrement rendus, pieds et poings liés, à un ordre numérique qui nous assouvit. Réduits à un œil, un doigt, quelques connexions synaptiques et d’autres numériques – corps réduit d’un côté, et corps augmenté de l’autre -, nous flottons, étranges créatures des profondeurs numériques. Nous sommes du tropisme, de l’acte réflexe, rétinien. Nous likons pour exister, et voulons qu’on nous like. Et alors ? C’est de l’humain, c’est ça l’humain en réalité. Grenouilles de laboratoire peut-être, mais des grenouilles avec affect. Il est vrai que nous acceptons d’être enchaînés, bon gré mal gré, mais nous l’acceptons comme nous acceptons la condition humaine. La condition de notre condition, si l’on peut dire, c’est de vivre dans l’angoisse et l’espoir d’être validés par les autres pour, hypothétiquement, nous valider nous-mêmes. Finalement, que cela se fasse avec une plume d’oie ou un Iphone, c’est une question accessoire. Car ce brouillard numérique, cette tempête perpétuelle de datas dans laquelle nous ne cessons de nous déverser est une tempête d’affects. Les forces puissantes qui font tourner cette industrie mondiale sont les motions qui nous poussent vers les autres parce que nous ne pouvons faire autrement, parce que nous sommes ainsi faits. La granularité de l’homme s’affine, nous devenons toujours plus fluents, ectoplasmiques, flottants : mais nous procédons toujours du même besoin pathologique d’être avec les autres, d’être comme les autres, d’être aimés des autres. Ce besoin, sorte de constante de l’humain, ne varie pas dans son intensité mais évolue considérablement dans ses moyens. Peut-être que le numérique est la principale évolution depuis le langage. J’ai lu quelque part que le langage a été inventé pour permettre « de s’occuper de, ou d’interagir avec plusieurs personnes à la fois » aux temps préhistoriques. Le numérique serait une rupture d’échelle comparable dans l’évolution, permettant par exemple à une adolescente de quinze ans de recueillir des milliers « d’approbations » sur un réseau social en quelques minutes. L’intelligence artificielle, avec nous dedans, le brassage universel et tout puissant des données de toutes sortes semblent être notre horizon, les plus mystiques d’entre nous diront notre but, notre finalité ou notre destin.

Le remarquable film « Blade Runner 2049 » montre avec élégance, dans une séquence, l’étroite analogie entre les quatre lettres de notre ADN (A pour adénine, G pour guanine, T pour thymine, C pour cytosine) et les deux « digits » du numérique, 0 et 1. Un vertige de la pensée nous saisit quand on s’aperçoit que tout est code : le langage d’abord, puis le codage électronique. L’un code l’autre, et vice versa. Tout semble effectivement pouvoir être rompu aux grains universels et indivisibles qu’imaginaient les philosophes antiques : en fait « d’atomes » nous avons des chiffres et des lettres de code combinables à l’infini. Les deux Blade Runner, que j’ai revu coup sur coup, montrent de façon poignante je trouve ces hésitations de l’humain sur ce nouveau seuil, cette confusion profonde entre d’un côté une nature perdue, élusive, illusoire; et de l’autre une facticité, celle du« réplicant » qui nous fascine, nous attire, nous inquiète, nous dégoûte tout à la fois. « Humains plus que l’humain », se revendiquent les « réplicants » révoltés contre le sort que leur infligent les humains. Eh oui, l’humain c’est le devenir, la projection, l’invention, la mutation. Créer sa propre facticité pour exister. Et flottant au-dessus de nos créations, de nos outrances, de nos avatars, luit la persistante « animula, vagula, blandula » chère à l’empereur Hadrien de Marguerite Yourcenar, la « petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps » – même si ce corps, finalement, change. Sans fascination morbide, nous voyons bien que nous approchons un versant, une frontière, une nouvelle dimension pour l’humain. Comment l’appréhender, comment s’en réjouir sans en avoir peur, telle est la question. Comment reprendre goût à notre devenir?

Fétiche

“Venez avec votre objet fétiche”, avait malicieusement demandé le professeur de yoga avant le stage. Flottement chez les participants. Fétiche, moi? Mais comment donc! Tout le monde pense “fétichisme” avec des gloussements intérieurs. Arrivés au jour dit, assis en rond dans la grande salle qui donne sur la mer, chacun déballe sa marchandise. Point de latex brillant. Sur seize participant(es) nous avons donc: six bijoux, quatre téléphones portables ou tablettes, un bouddha, un chat, un totem, des cailloux, un livre de cuisine, un flacon de parfum. Au final, des objets avec qui on vit intimement, qui ont une histoire ou qui permettent d’en raconter. Des parties de nous mêmes, certes très avouables, celles qu’on peut avouer, qui nous racontent. Mais alors, pourquoi cette gêne?

Dans son article “Éloge du fétichisme”(Libération du 2 juillet 2018), le philosophe Paul B. Preciado retrace l’histoire du mot. “Fétiche [du portugais feitiço, “articificiel” et par extension “sortilège” et du latin facticius, “factice”] est le nom que les premiers colonisateurs portugais donnèrent au cours du XVe siècle aux objets auxquels les peuples originels de la côte ouest de l’Afrique accordaient une valeur singulière, en faisant les éléments cruciaux d’un rituel dans lequel la différence entre vivants et morts, organique et inorganique, animal et humain dépassaient les taxonomies de la pensée chrétienne médiévale. Fétiche était le nom par lequel les marchands coloniaux et les missionnaires européens reléguaient ces objets et rituels au rang de pratiques de sorcellerie, d’expériences primitives et pathologiques, qui devaient être exterminées.”

Le fétiche a ensuite connu un riche devenir théorique: fétichisme de la marchandise pour Marx, fétichisme sexuel pour le psychologue Alfred Binet, repris ensuite par Freud, puis Lacan. Aujourd’hui on dirait que le “sortilège” s’est déplacé du religieux vers le sexuel, tandis que nous vivons à tel point dans le fétichisme de la marchandise que nous ne nous en apercevons même plus. Fétichés, fétichistes nous sommes donc. Dépendants totalement d’objets comme le téléphone portable pour fonctionner dans la société, ou d’extensions affectives de nous-mêmes (telle bague, tel carnet de notes, tel souvenir) pour nous reconnaître ou nous estimer, nous existons à mi-chemin entre notre destin biologique issu de l’animal, et notre facticité. Le fétiche, c’est le factice; mais le factice, c’est le factus, le « fait » ou le « faire ». C’est-à-dire que le fétiche ressort d’une création consciente, d’un art, d’une fabrication intelligente – et d’un effort.

L’homme prothétique, c’est aussi l’homme qui s’invente. Notre facticité, ou notre fétichisme nous honorent parce qu’ils sont notre créativité et notre courage face au « donné » biologique ou social de la condition humaine. Et après tout, ces « Hilfkonstruktionen », ces « constructions de secours » ou « étais » dont parle Freud dans « Malaise dans la culture », nous en sommes les concepteurs, les ingénieurs, elles sont notre art. Affublés de nos prothèses, ou de nos fétiches, de nos fétiches prothétiques ou de nos prothèses fétiches, nous sommes nous-même, indéniablement. Nous jouissons d’un corps augmenté, d’un corps fabriqué avec de nouvelles capacités de perception et de placement dans le monde, une nouvelle proprioception. C’est, par exemple, l’Albertine de Proust qui dans « A l’ombre des jeunes filles en fleur » jouit du monde à travers le nouvel organe de perception qu’est le voile de son chapeau, qui vole au vent lors de la promenade en décapotable à Balbec. « Tout autant que de ses membres, Albertine avait une conscience directe de sa toque de paille d’Italie et de l’écharpe de soie (qui n’étaient pas pour elle le siège de moindres sensations de bien-être), et recevait d’elles, tout en faisant le tour de l’église, un autre genre d’impulsion, traduite par un contentement inerte mais auquel je trouvais de la grâce ; écharpe et toque qui n’étaient qu’une partie récente, adventice, de mon amie, mais qui m’était déjà chère et dont je suivais des yeux le sillage, le long du cyprès, dans l’air du soir ». Cette nouvelle acception du corps augmenté, ou facticisé, Preciado l’appelle « somathèque ». « Avec l’objet, » écrit-il dans le même article, « je reconstruis un autre corps, élargi ou transformé, qui, pour un moment, agit et vit. Incorporer l’objet, c’est rejeter sa condition de chose, insister pour l’intégrer comme vivant. D’où l’hospitalité que je ressens à l’égard de la prothèse jusqu’à la considérer comme un organe éphémère et externalisable de mon corps. »

Il est temps de changer de regard sur les fétiches, ou pour dire autrement, sur les processus de facticisation de nos corps et de nous-mêmes. Les processus de changement de sexe, les déguisements, les changements de nom, les identités secondes, les opérations de chirurgie esthétiques, les accessoires en tout genre, les actions menées sous pseudonyme, les masques: toutes ces phénomènes constituent des stratégies savantes, élaborées, malicieuses et en même temps des révoltes salutaires qui mènent à l’identité. Nombre d’artistes en usent ou en ont usé. Qui d’entre nous n’a jamais ressenti un plaisir indescriptible à porter un chapeau, à parler une langue étrangère, à changer de parfum, à porter les vêtements d’un(e) autre? Voici ce que dit Stendhal, dans « Souvenirs d’égotisme »: « Me croira-t-on? Je porterais un masque avec plaisir, je changerais de nom avec délices, (…) mon souverain plaisir serait de me changer en un long allemand blond et de me promener ainsi dans Paris. » Ou encore Dylan Thomas: “O make me a mask / and a wall to shut from your spies.”

Le fétiche, le factice, ou comme dit Proust “l’adventice” constituent la voie consciente de la construction de soi. Allant vers l’extrémité flottante du voile qui vole au vent, ou vers l’inframince du masque ou du maquillage entre intérieur et extérieur, on devient soi. Allant vers le grotesque du masque ou du pseudonyme, on se rencontre, on s’invente, on échappe au “donné” ou à “l’hérité” qui pèsent lourd, on s’allège. “S’il y est des abîmes, ce sont nos abîmes”, dit Rilke dans “Lettres à un jeune poète” et “nous devons nous efforcer de les aimer”. On pourrait ajouter: s’il y est des fétiches, ce sont nos fétiches. Le processus de fabrication, d’ajout d’éléments factices ou “faits” à notre identité primaire; ce processus nous appartient et nous définit en plein. Le fétiche, c’est nous.

Lettre à Paul B.

Cher Paul,

J’étais à la conférence de Beaubourg l’autre dimanche, l’observatoire des passions. Une amie qui te suit depuis Testojunkie, Barcelone et la Dokumenta d’Athènes m’avait dit de venir. Nous sommes ressortis de là en ayant envie de lire, de réfléchir et de faire des trucs. Moi, le cerveau retourné, mais content ! Depuis je me suis mis à écrire avant de me rendre compte que je manquais de perspective, ou d’angle : plutôt qu’essayer de théoriser dans son coin mieux vaut peut-être recueillir des témoignages, croiser des points de vue, faire des projets. Et puis en substance j’ai entendu dans ton discours : ne restez pas plantés là, bougez-vous ça ira mieux après. Alors j’essaye de dire ce que j’ai compris ou entrevu. Des idées ou des images pour l’instant. Ce n’est pas facile il y a encore beaucoup de confusion.

 

L’explosion a déjà eu lieu

Les normes sociales ont déjà explosé, les normes de genre craquèlent mais ce qui fait « que tout ne s’écroule pas » c’est qu’il y a une sorte d’inertie, une sorte d’effet retard comme si le navire social continuait sur son erre alors que tout est devenu faux et bizarre. Il y a une sorte de décalage entre notre façon de nous comporter et notre façon de vivre ou de penser. Peut-être que Weinstein, pour un hétéro comme moi, a créé le premier vertige. Terreur de découvrir la fausseté de tout, écrit Nietzsche. Il dit aussi, la morale n’est pas morale, ce n’est jamais que les us et coutumes du plus grand nombre qui fait pression sur le petit nombre. Une sorte de racket en somme : soumets-toi et tu auras en échange la protection du « troupeau ». Tu auras aussi l’angoisse, le mal-être et l’aliénation. Peut-être après tout que le plus grand nombre n’est plus très sûr d’être le plus grand nombre. Peut-être qu’il n’y a plus que des minorités, ou des « self ». Est-ce cela ?

 

A travers la chute d’eau

Dans le « temple du Soleil » à un moment Tintin passe derrière une chute d’eau. Il quitte le monde visible, tout le monde pense qu’il est mort et puis il crie, lance une pierre, se fait connaître et les autres le rejoignent en passant à traversla chute d’eau en s’aidant d’une corde. Tous émus, tous contents, tous émoustillés, tous surpris d’arriver de l’autre côté à savoir un grotte, une caverne, un boyau qui mène au temple, etc. Je ne sais pas si tu vois la scène… Fort potentiel psychanalytique ! Eh bien c’est exactement ce que je ressens, à ceci près que l’autre côté de ma chute d’eau, c’est le même monde… mais comme faux, artefacté, ectoplasmé, archaïcisé… En fait de l’autre côté de la chute d’eau, c’est un autre monde parce qu’il y a un autre angle, un autre regard. Du coup j’ai envie de l’explorer, de le théoriser, de le cartographier. C’est tellement bizarre !

 

Reset the stage

Dimanche, au sortir de ta conférence à la terrasse du café Beaubourg, nous avons vu passer un couple, Jeanne et moi. Lui, engoncé dans son costume cravate moulant, absolument triomphant. Elle, la bombasse, minijupe avec l’inévitable motif de porte-jarretelle qui dépasse, yeux de biche, jambes de biche, etc., et maniée avec précaution par l’homme à cause des hauts talons sur les pavés. On a ri, bien sûr, parce que nous passions sans transition de « l’observatoire des passions » à « l’observatoire du ridicule ». Je me dis: bien sûr qu’il nous faut des rôles à jouer, des costumes à porter, des décors et des scènes pour exister: que serions nous, que serait la ville sans tout cela? Mais on a le droit de vouloir reconstruire le théâtre, de changer les éclairages et la toile de fond, de trouver de nouveaux auteurs et de nouvelles façons de jouer. On a le droit d’imaginer que « la dame » et « le monsieur » intervertissent leurs costumes et dévalent la piazza de Beaubourg avec classe. Et c’est peut-être la toile de fond qui ne va pas, le « ciel » de la morale qui est périmé, qui ne nous donne plus aucune dimension, aucune perspective. Faut-il des normes, des modèles autorisés, faut-il des rôles et des décors, des scènes et un public pour exister? Castoriadis écrit que la société produit nécessairement l’imaginaire dont elle a besoin pour son fonctionnement. On peut voir cela comme un processus créatif, après tout. On peut, sciemment, essayer d’accrocher d’autres idoles, d’autres étoiles dans le décor. Whatever works, pourrait-on dire, pourvu que cesse ce malaise, cette compression du moi, cette impression de vivre dans un mauvais film. Pourvu qu’on en reçoive une gratification, n’est-ce-pas? Des autres, évidemment. Ou pour changer: de nous mêmes. Ou de nouveaux nous-mêmes, libérés pour l’occasion ?

 

Monstre

Tu as parlé du « monstre ». Moi je me demande si ce n’est pas la condition humaine qui est monstrueuse ? La « Vie » pour parler comme les pro-life, est un processus assez gore. Il n’y a qu’à voir avec quelles pincettes les penseurs évolutionnistes du dix-neuvième siècle ont manié leurs propres découvertes. Il n’existe pas, ou plus d’ordre naturel, il n’y a qu’une évolution que nos sociétés, bien plus que de l’encadrer par des lois, un morale ou une éthique à géométrie variable, accompagnent ou suivent. Nous sommes des passagers du temps et nous voguons, transformant toujours notre espèce d’un fait naturel à un fait culturel. Nous avons notre condition sur les bras et il nous faut bien la fabriquer ! Le monstre, finalement, ce n’est pas vraiment le futur, c’est ce qui sort de l’instant. Le temps, écrit encore Castoriadis, est création. Le temps est surgissement continu d’altérité radicale, de nouveauté radicale. Chaque nouveau moment est porteur de nouveauté radicale, de cet inédit, de cet inouï, de ce jamais vu, de cette invention pure et simple. C’est comme si nous étions assis à côté d’un volcan qui continuellement crache du révolutionnaire. Et nous, société, continuellement nous nous précipitons sur le magma brûlant, sur la lave encore chaude pour la faire rentrer dans nos anciens moules, dans nos anciens termes, dans nos anciennes coutumes.

 

Frondes gravitationnelles

Pour gagner les astres éloignés, les sondes spatiales utilisent l’assistance, ou « fronde » gravitationnelle. Ce terme de mécanique spatiale, dixit Wiki, désigne « l’utilisation volontaire de l’attraction d’un corps céleste (planèteLune) pour modifier en direction et en vitesse la trajectoire d’un engin spatial. L’objectif est d’utiliser ce phénomène pour économiser le carburant qui aurait dû être consommé par le moteur-fusée du véhicule pour obtenir le même résultat. » Pour en avoir rencontré quelques unes dernièrement, nos « frondes » sociales, celles qui nous font aller quelque part sont ceux qui luttent du côté du non-conforme, du monstrueux ou de la révolte, ce sont eux qui incarnent ce fameux « nouveau » qui effraie tant et que personne n’ose voir. Par exemple, les discussions récentes, en France, sur la PMA et la GPA sont fort susceptibles d’éclairer d’un jour nouveau les familles traditionnelles sur la parentalité, la filiation. Là où ces « frondes » passent, la société est après plus à même de « dire et de se dire », de s’articuler pour ainsi dire pour avancer.

 

On sent ici, à Paris, comme un frétillement. La possibilité de créer des collectifs, de créer des « Labs ». Tout fait projet désormais : comment habiter, comment s’alimenter, comment procréer, comment travailler. Serait-ce possible d’en parler, à Paris ou ailleurs ? Ce serait formidable. En tout cas, un grand merci pour l’ouverture d’esprit et l’énergie communiquée !

 

Amicalement, Jean-Philippe / jp.dore@jpda.fr/ 07 60 06 29 46

Nous, nouveaux, sans nom

Avec Weinstein, et puis diverses fluctuations de la vie avant cela, on s’est réveillé “institué homme”. Avec une part de surprise et une part d’hypocrisie, on a découvert d’un coup, comme le visiteur étranger des “murailles de Samaris” de Schuiten, l’immense machinerie sociale qui régnait sur nous et fabriquait cette société-là, cette réalité-là, ces comportements-là. L’énormité de la chose interpelle: comment ne nous sommes-nous rendus compte de rien? Ou bien, comment avons-nous pu seulement nous le faire croire à nous-mêmes? Par quel aveuglement? Ou bien par quels subtils encouragements, par quelles discrètes gratifications de la norme? Finalement, les systèmes moraux sont comparables à des systèmes de corruption: même coercition du “tout le monde le fait, ne sois pas en défaut”, et même éloquence des silences, même puissance écrasante des non-dits.

Se découvrir institué, que ce soit “homme”, “travailleur” ou “djinn”, ou “centaure”, prendre conscience du mécanisme, cela ne veut pas automatiquement dire se désinstituer. Par la prise de conscience, on abat mentalement un pan de l’édifice – et on s’étonne qu’il reste debout. On abat encore d’autres poteaux et on s’étonne davantage encore que rien ne s’écroule, et on en vient à douter: existe-t-il seulement un édifice? Tout cela n’est-il qu’un décor, une toile peinte avec un effet de lointain? Cette cage existe-t-elle et ses barreaux existent-ils? “Nous, nouveaux, sans nom, difficiles à comprendre, enfants précoces d’un avenir encore incertain…”: tel est le début vibrant de l’aphorisme #383 du Gai-Savoir, la “grande santé”. Allons-nous sortir vivants de la norme? Allons-nous parvenir à nous tenir dans cette nudité, dans cette solitude? Allons-nous empresser de rebâtir une coquille, de reconstruire une norme? Qu’allons-nous faire de notre liberté en somme?

Shouting the word: « now! »

Toutes les lignes rouges ont été franchies, tous les garde-fous défoncés, tous les plafonds crevés – et tant de « oulalas » outrés poussés au fond de salons confortables. Derrière mon bureau dort une machine qui permet d’imprimer en trois dimensions n’importe quel objet, pourquoi pas une dent ou une rotule. Autour de moi, dans un rayon de un mètre maximum veillent sur moi mes prothèses numériques qui me confèrent une prométhéenne puissance tout en me fliquant jusqu’aux tréfonds des datas les plus intimes: et on sent bien qu’ils n’en ont pas fini, ils veulent rentrer dans mon corps les bougres! Je me demande quel effet cela fera de ranger ses applis à l’intérieur de soi? En Californie des chercheurs injectent des cellules souches humaines dans des embryons de brebis ou de truies, puis réinséminent le tout dans l’espoir de cultiver dans ces chimères homme/mouton ou homme/porc, des pancréas, des foies ou des reins humains aptes à être greffés sur des humains.

 

Monstrueux. Sommes-nous le monstrueux? Oui, nous sommes le monstrueux. La « Vie », comme diraient les plus rassis des pro-life, est finalement un processus assez gore. Il n’y a qu’à voir avec quelles pincettes les penseurs évolutionnistes du dix-neuvième siècle ont pris leurs propres découvertes pour les faire avaler à la société victorienne. Il n’existe pas, ou plus d’ordre naturel, il n’y a qu’une évolution que nos sociétés, bien plus que de l’encadrer par des lois, un morale ou une éthique à géométrie variable, accompagnent ou suivent. Nous sommes des passagers du temps et nous voguons, transformant toujours notre espèce d’un fait naturel à un fait culturel.

Remontez la scène

Dimanche, au sortir de la conférence installés à la terrasse du café Beaubourg dans un agréable soleil de fin d’après-midi, nous voyons passer un couple, Jeanne et moi. Lui, engoncé dans son costume cravate moulant, absolument triomphant. Elle, la bombasse, minijupe avec l’inévitable motif de porte-jarretelle qui dépasse, yeux de biche, jambes de biche, cul de biche, etc., et maniée avec précaution par l’homme à cause des hauts talons sur les pavés. On a ri, bien sûr, parce que nous passions sans transition de « l’observatoire des passions » à l’observatoire du ridicule – qui ne tue pas, au demeurant. Entendons-nous: bien sûr qu’il nous faut des rôles à jouer, des costumes à porter, des décors et des scènes pour exister: que serions nous, que serait la ville sans tout cela? Mais on a le droit de vouloir reconstruire le théâtre, de changer les éclairages et la toile de fond, de trouver de nouveaux auteurs et de nouvelles façons de jouer. On a le droit d’imaginer que « la dame » et « le monsieur » intervertissent leurs costumes et dévalent la piazza de Beaubourg avec classe.

 

La rétrospective Fassbinder, dernièrement à Paris, a permis de découvrir quelques raretés dont « Schatten der Engel », « L’ombre des anges, 1976 », un film de Daniel Schmid tiré d’une pièce de Fassbinder. On y voit Ingrid Caven en prostituée tragique, Jean-Claude Dreyfus en Sganarelle grimaçant, un travesti, un businessman au cœur brisé, Fassbinder lui-même en maquereau non moins brisé: un film magnifique, presque trop beau. Acteurs, actrices nous sommes, plus ou moins fardés, plus ou moins outrés, plus ou moins doués. Il nous faut bien jouer pour exister, voilà le drame, ou le sel de l’existence c’est selon.

Un autre souvenir me vient en tête. Il y a quelques années, au printemps dans un petit village de Sicile au-dessus de Taormina, c’était soirée de meeting politique. Sur une placette charmante, où église, maisons, restaurants et ruelles organisaient tout à fait une scène de théâtre, une sorte d’ingeniere à costume et grosses lunettes d’écaille s’exprimait au micro assis à une petite table recouverte de feutre vert. Une petite foule était réunie là, assise qui sur les chaises des restaurant, qui sur les marches de l’église, qui sur le sol de marbre noir et blanc. Des carabiniers en grand uniforme noir avec des bandes rouges le long des jambes, des képis et des dorures montaient la garde. De touristes plus ou moins hagards se frayaient un passage entre les chaises, les chiens et les chats errants, les enfants qui courraient en tout sens. Je ne sais pas si j’arrive à rendre la scène: là c’était plus le Fellini de Amarcord… Une sorte de concentré d’institution: le vieux mâle qui parle, les flics qui surveillent, tout le monde s’en fout. Quelque chose d’ouvertement joué, faux, en carton. Ce que Castoriadis appelle les significations imaginaires sociales:  « L’institution social-historique est ce dans et par quoi se manifeste et est l’imaginaire social. Cette institution est institution d’un magma de significations, les significations imaginaires sociales. Le support représentatif participable de ces significations (…) consiste en images ou en figures, au sens le plus large du terme : phonèmes, mots, billets de banque, djinns, statues, églises, outils, uniformes, peintures corporelles, chiffres, postes frontières, centaures, soutanes, licteurs, partitions musicales – mais aussi : la totalité du perçu naturel, nommé ou nommable par la société considérée. »

 

Nous évoluons donc dans ce « magma », comme dans une sorte de liquide amniotique qui nous serait consubstantiel. Mais la plupart du temps – de c’est le drame de la démocratie représentative que dénonçait précisément Castoriadis – nous oublions que nous pouvons participer, que nous participons de fait, bon gré mal gré, à sa création, à sa constitution, à son ordre. Nous recevons un flux continu de nutriments de cet « amnios », tellement d’injonctions, de flatteries, de gratifications, d’encouragements, de recadrages que nous en oublions complètement notre singularité, notre individualité. Nous grossissons le trait de nos stéréotypes – de genre, mais pas que – parce que ce sont eux nos djinns et nos billets de banque, ce sont eux notre valeur d’échange, ce sont à eux que nous devons notre étroite existence dans le troupeau. Ce sont aussi à eux que nous devons notre angoisse et notre mal-être…

 

Alors faut-il des normes, des modèles autorisés, faut-il des rôles et des décors, des scènes et un public pour exister? Castoriadis écrit que la société produit nécessairement l’imaginaire dont elle a besoin pour son fonctionnement, que c’est dans l’imaginaire qu’elle trouve le complément nécessaire à son ordre. Mais on peut voir cela comme un processus créatif, après tout. On peut, sciemment, essayer d’accrocher d’autres idoles, d’autres étoiles en carton sur le ciel de notre imaginaire social. Whatever works, pourrait-on dire, pourvu que cesse ce malaise, cette compression du moi et du ça, cette impression de vivre dans un mauvais film. Pourvu qu’on en reçoive une gratification, n’est-ce-pas? Des autres, évidemment. Ou plus nouveau: de nous mêmes. Ou de nouveaux nous-mêmes, libérés pour l’occasion. Faire de son caractère un style, disait Nietzsche dans le Gai savoir. Essayons, avec toujours le regard oblique pour voir si ça plaît à l’autre. Aux marteaux! Remontons la scène…

Sous l’astre mort de la morale

L’explosion des normes sociales a déjà eu lieu et nous sommes là à jouer à ne pas nous en apercevoir – à essayer d’entrevoir. Hier soir Paul B. Preciado a dit avec humour : « nous sommes dans un moment révolutionnaire mais personne n’est au courant ! ».Le navire social continue à avancer sur son erre, mais tout est devenu faux et bizarre. Nous jouons à être des hommes qui seraient des hommes, des femmes qui seraient des femmes. Nous jouons encore à croire aux sacro-saintes « valeurs » qui sont usées jusqu’à la corde et qui ne sont plus que des ectoplasmes, des artefacts, des archaïsmes, des images usées qui sentent le vieux: travail, famille, religion, nation. Les conservateurs freinent des quatre fers bien sûr, mais ce faisant, dit Jankélévitch, ils participent eux aussi à la futurition, au devenir, ils attisent le feu qu’ils espéraient éteindre. Littéralement, le temps les traîne tandis qu’ils trépignent comme des enfants, s’accrochent et se désolent de ce décor toujours changeant, toujours fluant, toujours en avant.

 

Le temps, écrit Castoriadis, est création. Le temps est surgissement continu d’altérité radicale, de nouveauté radicale. Chaque nouveau né, chaque nouveau moment est porteur de cette nouveauté radicale, de cet inédit, de cet inouï, de ce jamais vu, de cette invention pure. C’est comme si nous étions assis à côté d’un volcan qui continuellement crache du révolutionnaire, du radicalement nouveau. Et nous, société, continuellement nous nous précipitons sur le magma brûlant, sur la lave encore chaude pour la faire rentrer dans nos anciens moules, dans nos anciens termes, dans nos anciennes coutumes. Faussaires que nous sommes – par nécessité? Par habitude? Par inhibition? – nous transformons le radicalement nouveau en parfaitement normé. Mais quel est-il donc, ce nomos au sein duquel nous puisons tous nos comportements et tous nos soutiens, toute notre éducation et presque tout notre être? Une maille souple, une infrastructure complexe et ramifiée qui tient la société ensemble et en fixe les règles. Nomos au sens grec, c’est aussi la mesure de la musique, les règles de la musique du social. Nomos, c’est aussi la joie de Pessoa qui, un dimanche après-midi à Lisbonne, s’extasie de l’extraordinaire intelligence des choses et des gens. L’harmonie, pourrait-on dire, du social.

 

Mais cette maille, cette infrastructure est essentiellement… changeante! La morale, ou la norme sociale, ou le nomos, ou la « conduite » individuelle et collective évoluent avec les époques naturellement. C’est simplement un « fond », un décor que l’on espère suffisamment lointain dans ses effets, comme au théâtre, pour faire croire à un cadre immuable, immémorial. Le ciel peint de notre morale… La morale, dit Nietzsche, n’est jamais que les us et coutumes, les mœurs du plus grand nombre qui fait pression sur le petit nombre. La morale n’est pas morale, dit-il encore, c’est un rapport de force au pire, une transaction au mieux: soumission à la morale contre chaude protection du « troupeau ».

 

Mais le trouble, ou le décalage, ou l’impression de désharmonie vient du fait que même le plus grand nombre n’est plus sûr d’avoir cette morale-là. Ou bien on n’est plus sûr d’être le plus grand nombre. On se recompte, et on s’aperçoit avec angoisse qu’il n’y a plus que des minorités. La maille souple du nomos est restée accrochée sur quelque rocher, quelque concrétion morale tandis qu’imperturbable la moraine du temps fonce sur son lit: il y a des tensions, cela tire, cela craque. Autrement dit, le radicalement nouveau est partout et le filet de la norme craque ça et là et peine à le recouvrir. Il nous faut changer de norme comme le serpent change de peau. Un homme de quarante quatre ans comme moi sent toutes les lézardes qu’il y a entre « le moi » et, par exemple, le genre. Ou encore, la profession et la réflexion. Tout, en somme, de la façon de manger à celle de faire l’amour, de la notion de nature à celle de travail, de l’accès à la culture jusqu’à ne serait-ce que la façon de marcher dans la rue, de saluer ses congénères ou « se tenir » en général, a radicalement changé. Que s’est-il passé? C’est comme si tout à coup toute notre monnaie sociale, toute notre valeur d’échange avait subit une dévaluation brutale et subite, si radicale qu’on ne comprend plus à quoi ces bouts de papier et de métal pouvaient servir.

 

Considérons la chance que représente notre époque: tout est à réinventer. Pour mieux dire les choses: nous devons forger de nouveaux concepts, inventer de nouveaux termes pour voir et nommer ce que nous faisons déjà: vivre, se nourrir, travailler, penser, tout cela a radicalement changé sans que nous prenions la peine de le qualifier de nouveau. Il nous faut peindre un nouveau ciel, une nouvelle morale au-dessus de nos nouveaux us et coutumes. On ne parle pas ici de la « disruption » chère aux start-up, on ne parle de tout monétiser de notre quotidien. On parle de s’asseoir à une table entre gens de bonne volonté pour réaliser des projets. Tout fait projet: notre façon de nous alimenter, de nous reproduire, d’acquérir du savoir. Observons comment nous évoluons, nommons les choses, regardons en face ce que nous sommes devenus. Nommons, avec bienveillance, sans préjugés. Ainsi cessera cette impression pénible de décalage, de retard ou d’écho entre notre façon de vivre et notre façon de penser.

Derrière la chute d’eau

Peut-être que dans un futur proche on se souviendra de nos couples avec nostalgie, peut-être qu’on regardera ces relations comme de vieux téléphones portables un peu grotesques. Mais faisions-nous là, toujours à deux, toujours sous le même toit, dans le même lit, à la même table? Que faisions-nous, toujours dans les pensées de l’autre, toujours dans l’inquiétude, dans le combat, dans la négociation et la ruse qu’à l’époque nous appelions amour? Quelle était cette mimique sociale dans laquelle nous paradions, surjouée, surchargée de codes, de normes, de signes d’appartenance? Comment faisions nous l’amour alors? « Par » et « pour » qui ou quoi? Quand nous évoluions, nus, dans le lit ou ailleurs, sentions nous la destination ou la prédestination sur la peau de nos corps blancs? Sentions les cliquetis du « programme » à l’intérieur de nos corps comme dans une machine, comme dans un honnête lave-linge de marque allemande? Qu’étions nous alors? Sublimes? Esclaves? Voyions-nous « de l’autre côté ». OÙ étions-nous alors? Qui? Aujourd’hui dans les limbes du passé si proche, tout cela paraît bien obscur. Nous devons devenir nos propres entomologistes, nous devons essayer de nous comprendre avec incrédulité et sourire d’amusement, avec indulgence et une sorte de détachement scientifique. Nous cherchions l’autre alors, avec avidité, avec inquiétude. Et nous nous cherchions nous-même dans l’autre, à travers l’autre. Et nous guettions l’autre en nous-même. Bien sûr, nous faisons encore cela. Und jetzt, immer noch. Mais tout a changé. Comme dans cette scène du « Temple du Soleil » d’Hergé, nous sommes passés de l’autre côté de la chute d’eau guidés par une mystérieuse corde tendue là. Et nous nous sommes aperçus que ce n’était pas une telle affaire. Agréable. Excitant. Et nous contemplons l’ancien monde dont nous venons avec incrédulité à travers le miroir, derrière le miroir. Et nous contemplons, comme Tintin et le capitaine Haddock, l’espèce d’espace dans lequel nous sommes arrivés. Incrédulité. Amusement. Commencement. Attendons que Milou traverse et explorons la caverne. Allons vers cette mystérieuse lueur…