Moi, j’étais très fort pour les passes, c’est-à-dire que je voyais des trajectoires, je voyais l’avenir des trajectoires et c’était un environnement dans lequel j’étais à l’aise, comme une feuille blanche à trois ou quatre dimensions, mais transparente, confortable, comme un monde qui m’aurait attendu, comme un espace-temps suspendu où je pourrais me reposer, comme un espace de suspension qui aurait correspondu à mon propre état suspendu, esquissé, non matériel, imaginaire, projeté, littéraire. Alors on se réunissait, dans des universités vides, ou dans des cafés avec de la musique qui glissait sur les tables, ou dans des salles de réunions, ou dans des bureaux horribles, ou dans des petites cours oubliées comme dans les romans de Murakami, ou sur des bateaux, ou n’importe où en fait. Et ils me disaient, vas-y JP envoie une passe, et moi je sortais une passe de ma boîte – cela s’affichait dans ma tête et des mots sortaient avec des schémas -, et ils regardaient le truc qui était sorti avec un demi-sourire et ils secouaient la tête, et alors ils l’enregistraient sur leur machine. Et alors on partait boire des coups et on attendait, il n’y avait rien à faire, en fait. Et au bout d’un certain temps, on se re-réunissait et d’autres types se pointaient, des jeunes filles parfois aussi et ils disaient : on vient pour le truc, là, la trajectoire, la prédiction et ils se plaçaient chacun à leur place avec leur instruments et on regardait. Et partout le truc s’était multiplié, comme un champignon, comme une fractale, comme un virus, partout le petit geste, la petite figure avait proliféré et c’était là comme depuis toujours, et tout le monde s’affairait autour en disant, c’est ça, c’est ça.
B, 5
Publié par jeanphilippedore
Architecte, bloggeur, conseiller, auteur Voir tous les articles par jeanphilippedore
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