Rue de Bellevue, Paris, dix-neuvième arrondissement, entre chien et loup. Haut dans le ciel passent deux mouettes qui émettent de curieux cris de canard – elles et un avion sont les derniers éclairés par le soleil couchant. Tout est comme suspendu, en attente, c’est la grande suspension du dimanche soir, comme un silence prolongé en musique. A gauche les gros immeubles prismatiques de Dubuisson, la place des Fêtes et son ordre chaotique, gris-blanc, fade, avorté. A droite, la Mouzaïa roidie contre la pente, résistante, encore là contre toute attente. Tout attend. Les rampes de parking calculées par des ingénieurs qui n’écoutaient pas leurs scrupules forment des orbes allanguies, des figures suppliant qu’on les prenne en photo avec leurs beaux néons brillants. On ne prend pas la photo. Une dame en manteau, foulard, attend figée devant une maison, un bouquet de glaïeuls à la main. Une fillette attend sur sa trottinette qui file, vers le lundi, vers l’école peut-être. Un type passe une cigarette à un autre dans un geste arrêté, figé comme par l’éruption du Vésuve. Tout est rose, bleu gris, gris plomb. Tout est d’une grâce et d’une ellipse infinies, c’est la politesse exquise et le pardon du dimanche soir. Une salle de sport. Un campus de cinéma, neuf, blanc, brillant, bon marché. Un service funéraire de la Ville de Paris désaffecté, drôle de chose -qu’est-ce qu’il y a après? Un Liedl. On ne pense pas vraiment. Il y a la fameuse légère tristesse du dimanche soir, mais ce soir elle est synonyme du bonheur d’être en vie. Dans le sac les légumes pour la soupe du dimanche soir, dans la tête les pensées de ce poème qui tournoient encore un peu avant de s’assembler, en émettant de curieux cris, comme des canards, dans la lumière du soir.