Avec Weinstein, et puis diverses fluctuations de la vie avant cela, on s’est réveillé “institué homme”. Avec une part de surprise et une part d’hypocrisie, on a découvert d’un coup, comme le visiteur étranger des “murailles de Samaris” de Schuiten, l’immense machinerie sociale qui régnait sur nous et fabriquait cette société-là, cette réalité-là, ces comportements-là. L’énormité de la chose interpelle: comment ne nous sommes-nous rendus compte de rien? Ou bien, comment avons-nous pu seulement nous le faire croire à nous-mêmes? Par quel aveuglement? Ou bien par quels subtils encouragements, par quelles discrètes gratifications de la norme? Finalement, les systèmes moraux sont comparables à des systèmes de corruption: même coercition du “tout le monde le fait, ne sois pas en défaut”, et même éloquence des silences, même puissance écrasante des non-dits.
Se découvrir institué, que ce soit “homme”, “travailleur” ou “djinn”, ou “centaure”, prendre conscience du mécanisme, cela ne veut pas automatiquement dire se désinstituer. Par la prise de conscience, on abat mentalement un pan de l’édifice – et on s’étonne qu’il reste debout. On abat encore d’autres poteaux et on s’étonne davantage encore que rien ne s’écroule, et on en vient à douter: existe-t-il seulement un édifice? Tout cela n’est-il qu’un décor, une toile peinte avec un effet de lointain? Cette cage existe-t-elle et ses barreaux existent-ils? “Nous, nouveaux, sans nom, difficiles à comprendre, enfants précoces d’un avenir encore incertain…”: tel est le début vibrant de l’aphorisme #383 du Gai-Savoir, la “grande santé”. Allons-nous sortir vivants de la norme? Allons-nous parvenir à nous tenir dans cette nudité, dans cette solitude? Allons-nous empresser de rebâtir une coquille, de reconstruire une norme? Qu’allons-nous faire de notre liberté en somme?