Dimanche, au sortir de la conférence installés à la terrasse du café Beaubourg dans un agréable soleil de fin d’après-midi, nous voyons passer un couple, Jeanne et moi. Lui, engoncé dans son costume cravate moulant, absolument triomphant. Elle, la bombasse, minijupe avec l’inévitable motif de porte-jarretelle qui dépasse, yeux de biche, jambes de biche, cul de biche, etc., et maniée avec précaution par l’homme à cause des hauts talons sur les pavés. On a ri, bien sûr, parce que nous passions sans transition de « l’observatoire des passions » à l’observatoire du ridicule – qui ne tue pas, au demeurant. Entendons-nous: bien sûr qu’il nous faut des rôles à jouer, des costumes à porter, des décors et des scènes pour exister: que serions nous, que serait la ville sans tout cela? Mais on a le droit de vouloir reconstruire le théâtre, de changer les éclairages et la toile de fond, de trouver de nouveaux auteurs et de nouvelles façons de jouer. On a le droit d’imaginer que « la dame » et « le monsieur » intervertissent leurs costumes et dévalent la piazza de Beaubourg avec classe.
La rétrospective Fassbinder, dernièrement à Paris, a permis de découvrir quelques raretés dont « Schatten der Engel », « L’ombre des anges, 1976 », un film de Daniel Schmid tiré d’une pièce de Fassbinder. On y voit Ingrid Caven en prostituée tragique, Jean-Claude Dreyfus en Sganarelle grimaçant, un travesti, un businessman au cœur brisé, Fassbinder lui-même en maquereau non moins brisé: un film magnifique, presque trop beau. Acteurs, actrices nous sommes, plus ou moins fardés, plus ou moins outrés, plus ou moins doués. Il nous faut bien jouer pour exister, voilà le drame, ou le sel de l’existence c’est selon.
Un autre souvenir me vient en tête. Il y a quelques années, au printemps dans un petit village de Sicile au-dessus de Taormina, c’était soirée de meeting politique. Sur une placette charmante, où église, maisons, restaurants et ruelles organisaient tout à fait une scène de théâtre, une sorte d’ingeniere à costume et grosses lunettes d’écaille s’exprimait au micro assis à une petite table recouverte de feutre vert. Une petite foule était réunie là, assise qui sur les chaises des restaurant, qui sur les marches de l’église, qui sur le sol de marbre noir et blanc. Des carabiniers en grand uniforme noir avec des bandes rouges le long des jambes, des képis et des dorures montaient la garde. De touristes plus ou moins hagards se frayaient un passage entre les chaises, les chiens et les chats errants, les enfants qui courraient en tout sens. Je ne sais pas si j’arrive à rendre la scène: là c’était plus le Fellini de Amarcord… Une sorte de concentré d’institution: le vieux mâle qui parle, les flics qui surveillent, tout le monde s’en fout. Quelque chose d’ouvertement joué, faux, en carton. Ce que Castoriadis appelle les significations imaginaires sociales: « L’institution social-historique est ce dans et par quoi se manifeste et est l’imaginaire social. Cette institution est institution d’un magma de significations, les significations imaginaires sociales. Le support représentatif participable de ces significations (…) consiste en images ou en figures, au sens le plus large du terme : phonèmes, mots, billets de banque, djinns, statues, églises, outils, uniformes, peintures corporelles, chiffres, postes frontières, centaures, soutanes, licteurs, partitions musicales – mais aussi : la totalité du perçu naturel, nommé ou nommable par la société considérée. »
Nous évoluons donc dans ce « magma », comme dans une sorte de liquide amniotique qui nous serait consubstantiel. Mais la plupart du temps – de c’est le drame de la démocratie représentative que dénonçait précisément Castoriadis – nous oublions que nous pouvons participer, que nous participons de fait, bon gré mal gré, à sa création, à sa constitution, à son ordre. Nous recevons un flux continu de nutriments de cet « amnios », tellement d’injonctions, de flatteries, de gratifications, d’encouragements, de recadrages que nous en oublions complètement notre singularité, notre individualité. Nous grossissons le trait de nos stéréotypes – de genre, mais pas que – parce que ce sont eux nos djinns et nos billets de banque, ce sont eux notre valeur d’échange, ce sont à eux que nous devons notre étroite existence dans le troupeau. Ce sont aussi à eux que nous devons notre angoisse et notre mal-être…
Alors faut-il des normes, des modèles autorisés, faut-il des rôles et des décors, des scènes et un public pour exister? Castoriadis écrit que la société produit nécessairement l’imaginaire dont elle a besoin pour son fonctionnement, que c’est dans l’imaginaire qu’elle trouve le complément nécessaire à son ordre. Mais on peut voir cela comme un processus créatif, après tout. On peut, sciemment, essayer d’accrocher d’autres idoles, d’autres étoiles en carton sur le ciel de notre imaginaire social. Whatever works, pourrait-on dire, pourvu que cesse ce malaise, cette compression du moi et du ça, cette impression de vivre dans un mauvais film. Pourvu qu’on en reçoive une gratification, n’est-ce-pas? Des autres, évidemment. Ou plus nouveau: de nous mêmes. Ou de nouveaux nous-mêmes, libérés pour l’occasion. Faire de son caractère un style, disait Nietzsche dans le Gai savoir. Essayons, avec toujours le regard oblique pour voir si ça plaît à l’autre. Aux marteaux! Remontons la scène…